Lundi 12 janvier 2009

          Rook retourne. Allonge. Crève. Vide. Déshabille caresse et creuse. En toute grâce et mélancolique authenticité, Rook vous épluche pour se laisser contempler. Le petit matin vous leurre comme une mer d’huile, l’eau dort sur les toits, au ciel lisse l’invisible menace pèse. Quelques minutes grapillées au silence ne tarderont pas à s’éparpiller soudain fouettées par douze vents contraires. L’immobile est vicié, le décor dépouillé, la conscience mise à nue posée à plat sur la pierre. La lumière fragile coule sur son corps blanc et un tremblement interminablement traverse la matière – à pas feutrés la mélancolie marche sur le monde et les gonds du jour n’en finissent pas de gémir dans son souffle. C’est une vaste entrée en matière, une leçon de choses désapprises, un pincement d’univers éthéré au cœur et le lent lever de rideau des paupières. Qu’y a-t-il à voir ? Qu’y a-t-il à palper sinon l’émotion d’une âme qui se découvre en elle-même à mesure que les limbes des terres progressent… On croit capter l’insaisissable quand le vertige nous enlise. La trouble beauté de notre nudité fascine. Sa solitude, ses frissons, on s’en imprègne et tout chancèle. Tout baigne dans ce vide qu’un son ample érotise.

 

 

 

Son intensité tranquillement foudroie, sa voix dramatise, son électricité tutoie la harpe et le banjo. Sa patiente déliquescence détricote un à un les nœuds de vos nerfs et les jette aux oiseaux – vu la pochette, ils doivent avoir faim. C'est beau comme un disque brut et pourtant sophistiqué, qu'on écoute avec le même sentiment du sublime mois après mois, année après année.


 
Par Mr. Oyster - Publié dans : Folk - Communauté : Musiques
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Samedi 10 janvier 2009


     Depuis le temps que mon innombrable lectorat rue dans les brancards. Depuis le temps que je me dis qu’il faut que je m’y remette… Bien des péripéties plus tard, c’est finalement un film de Jean Eustache qui m’a décidé. Un film d’Eustache, et un groupe de rock aujourd’hui disparu, dont je ne me lasse pas de m’extasier de la nationalité, puisqu’il s’agit d’un groupe de rock français. Si, si, avec des textes qui sonnent comme des claques et une ambiance musicale à se rouler par terre de bonheur – ou à éprouver l’impérieuse nécessité de la défenestration, c’est selon. Ce groupe aujourd’hui enterré, qui sévissait dans les années 90 (c’est-à-dire l’époque où je me complaisais, planqué sous une chevelure démesurée, dans l’écoute fébrile et niaise de Manu Chao, Noir Désir et consorts), ce groupe donc a donné naissance à deux autres intéressantes aventures intitulées Expérience et Programme. Je ne connais pour l’heure que cette seconde et minimaliste formation, dont le slam glauque tour à tour scandé, chuchoté, torturé sur une musique déliquescente flirtant avec les zones les plus sombres de l’abstraction (musique concrète et abstraction, en voilà un débat intéressant), vous enivre de visions surréalistes et d’aphorismes nihilistes au goût âpre de bile, de poésie spontanée, enragée, hallucinée, désespérée mais sans fard, qui vient des tripes. Les paysages urbains enfumés, toujours prêts à se rompre, succèdent aux instantanés de salles de jeux sinistres et de cœurs mis à nu à même le béton lézardé – tout menace de craquer, tout est saisi dans cet instant orgasmique et bien noir, cette ultime seconde qui précède la rupture. Ici, point d’engagement politique idéaliste, point de bonne conscience dont on se repaît à peu de frais : le décor sent la mort, l’implosion est existentielle. La confrontation du soi au soi, c’est la réduction du tout au rien.

 

Maintenant, me demanderez-vous, quel rapport entre Jean Eustache, réalisateur français de génie dont humblement je ne dirai rien, et le sus-cité Programme ? La réponse, c’est La maman et la putain. Tout est parti de ce petit bijou cinématographique autant que littéraire, qu’On me montra tout récemment et dont il me semble encore entendre l’écho des dialogues quand j’éteins la lumière le soir. Un film qui m’a scotché, touché et bouleversé à force de me retourner, ce genre de films qu’il faut avoir vu pour se rendre compte que l’on a failli tout rater. Sois-en mille fois remerciée. Il faut que je découvre tout Eustache. Et donc, j’en parlais à une copine qui me dit « tiens, tu connais ce qu’en a fait Diabologum ? » (ce fameux groupe français dont j’entendais parler pour la première fois). Du coup, je me procure l’album de Diabologum, # 3, sur lequel figure le morceau La maman et la putain, qui est en réalité la mise en musique d’un des plus saisissants monologues du film. C’est joliment fait, sans prétention, on sent qu’ils touchent à un objet précieux et je peux vous dire qu’ils ne l’abîment pas. Dans la foulée, l’ensemble de l’album, du premier au dernier texte, me révolutionne. Même leurs rares maladresses mettent le doigt sur quelque-chose. J’ignorais qu’un groupe français pouvait faire aussi fort, musicalement et poétiquement parlant. Je décide donc de m’intéresser au travail qui a suivi, et plus particulièrement celui de Michniak, ex-Diabologum fondateur de Programme dont la susmentionnée (j’aime le préfixe sus, c’est l’évidence) copine me file très généreusement par mp3 les albums L’Enfer tiède et Mon cerveau dans ma bouche. Autant vous dire que je les écoute en boucle depuis trois jours et que je n’ai jamais rien entendu de tel. Ils mettent des mots sur ce qui nous pend au nez depuis toujours et soudain nous prend aux tripes. Nous perdent dans le labyrinthe désolé d’un monde infernal directement calqué sur l’intime désolation de notre conscience. C’est douloureux, ça fait du bien et les petits hasards de la vie sont parfois très beaux.




Par Mr. Oyster - Publié dans : Vrac - Communauté : Musiques
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Dimanche 9 novembre 2008

     Son House, Original Delta Blues, exhortation à se retourner vers les flambeaux du passé – cierges noirs disséminés en rase campagne. Son House, re-découverte du country blues revival qui en pleines sixties échevelées  brandit sa guitare dans la direction inverse du centre de l’univers. Ce diable en costume dominical et souliers de cuir lourds de la vase du Mississippi, ce possédé qui boit sa gnôle dans vos crânes, vient faire la leçon aux blancs-becs qui découvrent avec stupeur que le monde du rock n’a pas commencé à tourner avec Elvis Presley, mais à partir d’un minuscule point de la carte des Etats-Unis qui ne fait pas partie de la carte des Etats-Unis : fondations parallèles de la maison américaine juchée sur des cultures souterraines tortueuses.

 

 

 

On a ouvert les caves moites dans lesquelles le génie vieillit en fût de chêne. Eddie James House a grandi dans le Delta au début de ce vingtième siècle qui verrait lentement s’entrecroiser les deux Amériques. Apprenti prêcheur, autodidacte forcené, Son House oscille entre terre promise et champs de coton ensanglantés – il porte la bonne parole et caresse le péché dans le sens des cordes. Il a même tué, et été emprisonné pour cela, à la fin des années vingt. Il faut dire que ses amitiés célestes tendent aux enfers : Charley Patton, Robert Johnson, on ne se frotte pas impunément au feu sacré. De ces contacts répétés, House a extrait la pierre philosophale, le Graal débordant de rigoles de bourbon, l’atmosphère crasseuse et enchanteresse des barrelhouses bondées jusqu’à l’aube – un monde qu’il fixe sur disque dès les années trente pour la Librairie du Congrès. Des invocations puissantes entonnées d’une voix de tonneau cerclé de fer, devenues d’indépassables classiques : Levee Camp Blues, Special Rider Blues, Pony Blues, Death Letter… ou les racines d’un temple vivant qui s’érige à même la boue. Les enregistrements des années quarante embaument le bois rugueux qui vient d’être travaillé. La voix plus que le jeu de guitare fascine : stomacale, entêtée, faîte pour rugir par-dessus le vacarme des buveurs qui jurent comme des charretiers. Tiré de l’oubli dans les années soixante, porté aux nues sur les scènes d’une musique qui demande à se renouveler dans l’exploration de ses fondements branlants et inconscients, House deviendra une de ces intouchables légendes du blues, applaudies jusqu’en Europe – comme quoi l’Amérique est plus vaste que ce qu’on pensait.

 

 John the Revelator


Par Mr. Oyster - Publié dans : Blues - Communauté : Le Monde du Rock
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Samedi 8 novembre 2008

Comme quoi on peut s’appeler Cyrano de Bergerac, vivre au dix-septième siècle et n’en avoir pas moins 400 ans d’avance. Les X-Files avant l’heure, David Hume prenant le thé dans les étoiles et Homère ayant abusé de spiritueux maréotiques. Moments choisis :

 

 

« Cela donc supposé, je dis que la Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l’influence de ce grand feu, elle se tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d’un point dont il n’a que faire, que de s’imaginer quand nous voyons une alouette rôtie, qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l’entour. Autrement si c’était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade ; que le fort dût plier sous le faible, le grand servir au petit ; et qu’au lieu qu’un vaisseau cingle le long des côtes d’une province, on dût faire promener la province autour du vaisseau. »

 

« "En effet, disait-il, je m’imagine que la Terre tourne, non point pour des raisons qu’allègue Copernic, mais pour ce que le feu d’enfer (ainsi que nous apprend la Sainte Ecriture) étant enclos au centre de la Terre, les damnés qui veulent fuir l’ardeur de la flamme, gravissent pour s’en éloigner contre la voûte, et font ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une roue, lorsqu’il court enfermé dedans. " »

 

 

 

« Quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi ; car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ; ou si, lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement, par le poison qu’il inspire à vos artères, que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes.

- En effet, lui dis-je en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours à s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête. »

 

Etats et empires de la Lune

Par Mr. Oyster - Publié dans : Bouquins
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Jeudi 6 novembre 2008

Composition surréaliste écrite, ou premier et dernier jet.

 
« Faites-vous apporter de quoi écrire, après vous être établi en un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit sur lui-même. Placez-vous dans l’état le plus passif, ou réceptif, que vous pourrez. Faites abstraction de votre génie, de vos talents et de ceux de tous les autres. Dites-vous bien que la littérature est un des plus tristes chemins qui mènent à tout. Ecrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire. La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu’à chaque seconde il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne demande qu’à s’extérioriser. Il est assez difficile de se prononcer sur le cas de la phrase suivante ; elle participe sans doute à la fois de notre activité consciente et de l’autre, si l’on admet que le fait d’avoir écrit la première entraîne un minimum de perception. Peu doit vous importer, d’ailleurs ; c’est en cela que réside, pour la plus grande part, l’intérêt du jeu surréaliste. Toujours est-il que la ponctuation s’oppose sans doute à la continuité absolue de la coulée qui nous occupe, bien qu’elle paraisse aussi nécessaire que la distribution des nœuds sur une corde vibrante. Continuez autant qu’il vous plaira. Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure. Si le silence menace de s’établir pour peu que vous ayez commis une faute : une faute, peut-on dire, d’inattention, rompez sans hésiter avec une ligne trop claire. A la suite du mot dont l’origine vous semble suspecte, posez une lettre quelconque, la lettre l par exemple, toujours la lettre l, et ramenez l’arbitraire en imposant cette lettre pour initiale au mot qui suivra. »

André Breton, Premier manifeste du surréalisme.

 

« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. On voit assez par là combien il serait absurde de lui prêter un sens uniquement destructeur, ou constructeur : le point dont il est question est a fortiori celui où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. »

 
Second manifeste.

Par Mr. Oyster - Publié dans : Accueil et notes
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