Le quasi engagement de Bob Dylan en faveur de
Barack Obama surprend. D’abord, parce que le vieux troubadour nous avait habitué à ne plus parler. Ensuite, parce qu’il ne s’agit pas d’un engagement classique. Dylan n’est pas Joan Baez : il y a longtemps que le barde, se vouant tout entier à la seule beauté de l’art, a été désenchanté. Dépolitisé,
déresponsabilisé, et c’est très bien comme ça. Entre la marche de Martin Luther King sur Washington le 28 août 1963, où le jeunot se tenait à quelques mètres du pasteur sur l’estrade, et
l’entretien qu’il accorda au Times dans une chambre d’hôtel au
Danemark en juin de cette année, il y a un monde, un précipice. La chanson The Times they’re a changin’, enregistrée en 1964, Dylan y répondait lui-même dans la BO de Wonder Boys en
98 : Things have changed. A l’engagement social étriqué succédait l’individualisme rêveur, doucement désespéré : "I’m locked in tight, I’m out of range /I used to care
but things have changed."
Des textes comme Political World sont passés par-là. Seulement, l’administration Bush aussi est passée par-là. Le règne des Masters of War et des colombes que l’on tire avant
qu’elles atteignent le rivage. Il était temps que l’Amérique renoue avec le rêve de King, avec l’image de Kennedy, pas le Kennedy de la Baie des Cochons bien sûr, l’autre Kennedy, comme nous
sommes aujourd’hui non pas encore en présence du vrai Obama, mais de cet autre Obama qui touche au rêve. Hier soir, alors qu’il se trouvait en concert à Minneapolis, Dylan est de nouveau sorti de
sa réserve habituelle pour dire simplement : « I’ve seen a lot of darkness. It seems like we are going to have change now. » Comme s’il fallait recoller les morceaux. Comme si,
dans cet espace qui sépare l’autre Obama des conditions de la réalité, la colombe pouvait enfin espérer toucher le rivage...
Election night concert : http://rapidshare.com/files/161343445/2 ... vembre.zip
Par Mr. Oyster
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Le violon virevoltant, presque primitif, des Mississippi Sheiks vous colle une furieuse envie d’étreindre le premier bout de bois venu pour en jouer
comme si votre vie en dépendait : il criaille et scie, larmoie, noue le cœur et titille savamment les nerfs. Il faut danser. J’aime les Mississippi Sheiks depuis un caniculaire été
où, mettant le disque en marche pour accompagner mes somnolences, je me retrouvai tout simplement heureux d’aise – content d’être content, content de connaître ces petits gars qui furent
longuement entendu et repris à travers l’histoire du blues. Encore une fois, du country blues qui bouillonne, mêlant les genres et les âges, épandant alentour son fumet de kermesse, ses odeurs de
graillon et de bouge. Une fête de villageois au milieu de la route flanquée de cabanes de guingois, une nuit au cabaret avec alcools frelatés à volonté, une succession de ritournelles tantôt
légères, tantôt tragiques qui fleurent bon la musique populaire et les guitares battant la campagne. En salopette terreuse et casquette de travers,
s’il-vous-plaît.
Entre ambiances guillerettes de square-dance et blues lancinants qui lorgnent vers la
tradition noire, les Mississippi Sheiks rappellent s’il en était besoin qu’au fondement de cette musique dite populaire, il n’est pas un genre mais plusieurs : comme si le folk, le blues, la
country n’existaient pas en tant que styles autonomes. D’ailleurs, le rock qui en découlera n’existe pour ainsi dire pas. Formé en 1919, ce groupe familial n’en finit pas de faire résonner ses
cordes à travers diverses rééditions de ses enregistrements, et sur les guitares de ses héritiers – notons, puisque je suis monomaniaque, que Dylan reprendra les magnifiques Blood in my eyes (ci-dessous) et World gone Wrong.
Par Mr. Oyster
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Recourir aux choses simples, leur beauté sans fard, ratisser les
feuilles mortes devant la porte. Revenir aux racines de la musique et de sa capacité à nous émouvoir, comme si l’on pouvait oublier qu’à l’instar de « l’étonnement philosophique », la
musique se vit comme une grâce naïve, un émerveillement de tous les instants. S’émerveiller, ça se travaille. Le fiston de Sibylle Baier a un jour tiré la malle de sous le lit, ou bien il est tombé dessus dans la cave, et l’époussetant de sa poussière il l’a ouvert : à l’intérieur,
la matière de Colour Green, comme un parfum qu’on enfermerait dans une boîte parce que, si on ne sait guère qu’en faire, on sait aussi qu’il est des émotions qui ne doivent pas se
perdre. Ces photographies jaunies, on ne les regardera plus, mais leur présence rassure en suffisant à incarner le souvenir.
Quand Sibylle Baier rentrait chez elle le soir, dans les années 70, elle enregistrait sa
voix et ses quelques notes de guitare sur du matériel rudimentaire. Les quatorze chansons de Colour Green, les quatorze perles dissimulées sous le matelas, le temps leur a rendu raison et usage.
Je suis un petit gars de la campagne, depuis mon trou perdu dans les Alpes je m’extasiais des fantaisies électriques du blues et du rock. Depuis que je suis, comme on dit, à la ville, je m’émeus
de tout ce que la malle de Sibylle Baier a conservé dans l’ombre : l’intimité préservée, la poésie discrète, le raffinement des rudiments. Le café pris sur le pas de la porte dans les brumes
de cinq heures du matin. Sibylle Baier nous fait oublier les sophistications du folk et nous ramène avec elle dans sa cuisine carrelée. Entre Tonight et The End, l’air que l’on
fredonne et la complainte qui colle le frisson, on s’étonne de ce que les imperfections artisanales subliment davantage encore l’éprouvante pureté de la voix. Il y a de la douleur dans tant de
douceur. Des anges qui passent, des feuilles qui volent mélodieusement, sans heurts. Ce n’est pas pour le simple plaisir de déterrer des archives prometteuses que le merveilleux Colour Green nous
est parvenu : c’est parce que toute la mélancolique beauté d’un monde intact quoique perdu se trouve à l’intérieur.
Et c’est si bon tôt le matin.
Par Mr. Oyster
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« Pour trouver que quelque chose est bon, il me faut toujours savoir quelle espèce de chose doit être l’objet, c’est-à-dire en avoir un concept. Pour découvrir de la beauté en une chose,
cela ne m’est pas nécessaire. Des fleurs, des dessins libres, des traits entrelacés sans intention les uns dans les autres, ce qu’on appelle des rinceaux, ne signifient rien, ne
dépendent d’aucun concept déterminé et plaisent pourtant. La satisfaction prise au beau doit nécessairement dépendre de la réflexion sur un objet, laquelle conduit à quelque concept (qui reste
indéterminé), et par là elle se distingue aussi de l’agréable, qui repose entièrement sur la sensation. »
Kant, Critique de la faculté de juger (trad. A. Renaut), Analytique du Beau § 4
« Ainsi les dessins à la grecque, les rinceaux pour
des encadrements ou sur des papiers peints, etc., ne signifient-ils rien en eux-mêmes : ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé, et ce sont des beautés
libres. On peut aussi mettre au nombre du même genre de beautés ce qu’en musique on nomme des fantaisies (sans thème), et même toute la musique sans
texte.
Dans l’appréciation qu’il
porte sur une beauté libre (sur sa simple forme), le jugement de goût est pur. Ne s’y trouve présupposé nul concept de quelque fin pour laquelle servirait le divers présent dans l’objet et que
celui-ci devrait représenter, en sorte que la liberté de l’imagination, qui joue en quelque sorte dans la contemplation de la figure, ne ferait que s’en trouver limitée. »
Idem, § 16.
Rappelons que Kant, qui n’aimait rien tant que les jardins coquets et les vers d’un obscur
professeur d’éloquence, publia sa CFJ en 1790.
Par Mr. Oyster
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Difficile de s’attaquer à deux albums marginaux de Dylan qui relèvent, en dépit de leur
caractère passablement sous-estimé, d’une des multiples et déroutantes figures du génie. Nous sommes au milieu des années 90, le monde est laid, la scène artistique est laide, Dylan
pourtant, encore et (presque) toujours, s’avère plus beau que jamais. Good as I been to you et World gone Wrong comptent parmi les œuvres les plus jouissives d’une changeante
carrière dont l’incessante quête de ruptures semble constituer la seule direction qui vaille. Au sortir des années 80, Dylan, atteint par le dépérissement des modes, rencontrait Daniel Lanois avec lequel il livrait l’une de ses plus belles révoltes : Oh
Mercy. Comment articuler, faire le lien entre ce diptyque bluesy que constituent Good As I been to you et World Gone Wrong, et la salvatrice rencontre de Lanois ? En
ce que ce volet se démarque du raffinement musical qui le précède. Là où Oh Mercy brodait, excellant dans l’art de l’ornement, Good as I been to you et World gone Wrong
refusent pourrait-on dire toute frivolité, toute perfectionniste modernité. C’est paradoxalement dans cette rupture que se situe la modernité même du volet radicalement blues de l’œuvre
dylanienne.
Dylan décide donc de dépoussiérer les vieux classiques : il s’attaque aux chants traditionnels de la musique américaine,
jetant un pont entre folk intégriste et blues archaïque, Blind Willie Mc Tell et
Mississippi Sheiks. Un recours à l’antédiluvienne tradition qui semble relever de la démarche des anachroniques Basement Tapes : Dylan revisite le passé pour le brandir dans le
présent, tirant au jour les fondations boueuses d’une république invisible que l’on pourrait réduire à sa seule personne. Il est l’encyclopédie vivante de ces airs hors-la-loi qui
sédimentent et tapissent les strates de l’histoire américaine – histoire dont il préfigure tout à la fois l’achèvement, l’implosion, la résurrection. D’une voix de canard exacerbée – dont il aura
tôt fait de se débarrasser quand il retrouvera Lanois sur le grandiose Time out of mind –, il reprend et s’approprie les thèmes fondateurs qui imprègnent le moite inconscient de sa
discographie : Frankie and Albert, Froggie went a courtin’, Blood in my eyes ou Delia, autant de chefs d’œuvre vibrant d’une effarante historicité. Comme si la modernité devait,
pour se ré-inventer, puiser dans l’humus même qui la vit pousser – convier les fantômes autour de son feu pour l’alimenter. Il le dit lui-même, ces chants ont toujours été là, tel l’air sur la
terre, la vision du messie marchant sur les eaux : mais il reste le seul à s’y intéresser, et par là, l’histoire l’investit d’une mission sacrée dont nous entendrons l’écho sur l’ironique
Modern Times (2006) : « je me suis tourné et retourné, j’ai pleuré toute la nuit » – Rollin’ and Tumblin’, standard boogie
inspiré du Judgement Day de Johnson. Rien que pour ces rugueuses fantaisies,
merci.
Blood
in my eyes (World gone wrong)
Par Mr. Oyster
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