Lundi 20 octobre 2008

Jandek est une pleureuse. De ces pleureuses antiques dont les sanglots terrifiaient le philosophe, dont les psalmodies imprégnées de douleur et de surnaturel ouvraient une brêche vers les limbes résonnant de la détresse du mort. Le mort habite la pleureuse qui donne à voir l’invisible, à entendre les geignements et les roulements de chaîne des Enfers. Les larmes de la pleureuse, une fenêtre ouverte sur les limbes emportant le défunt vers l’Hadès. Lorsque M. Darriulat, dont voici le site ici, nous a entretenu dans son séminaire de philosophie et musique des pleureuses grecques, j’ai tout de suite songé à Jandek. Le mort anime Jandek, Jandek anime le mort – projetant dans le visible les tourments de l’âme défunte, marquant le monde tendu de chair du sceau brûlant de l’Hadès.

 

 

 

Jandek relève de l’entité. Derrière le nom kafkaïen, la tribu sans âge oeuvre depuis plusieurs décennies à se construire un temple dont les caves labyrinthiques, le dédale de couloirs obscurs constituent un défi au temps digne des pyramides. Au sein de ce temple, Jandek, architecte doublé d’un prêtre obstiné, égrène sur l’autel de marbre les notes éparses de Glasgow Monday comme s’il dissociait chaque perle d’un étrange chapelet. Le piano luit doucement dans le clair-obscur tremblant tandis que Jandek titille et soupèse tout le divers sensible de l’univers. La matière roule et fuie à l’image des notes réduites à leur plus simple expression – la plus haute et intime expressivité. L’exercice rappelle Chopin – chaque morceau ici est un prélude. Chaque prélude consiste en un épanchement de lueurs mélancoliques sur les pans froissés d’une toge. L’atmosphère patiemment tissée s’installe sur les vastes salles livrées au froid hivernal, et alors que frappé de frissons catatoniques on goûte à la lente déchirure qui parcourt le décor, quelque secrète blessure dans la voix nous bouleverse. La voix : un filet d’air glacé qu’arpentent les spectres tels des funambules. Nous n’en saurons pas davantage.

 

Glasgow Monday nous invite à éprouver son secret sans y toucher. Hermétique, Jandek ne nous empêche pourtant pas d’entrer : il nous retient comme devant l’interrogation en suspens de notre reflet. Le temps immobilisé, toutes les larmes du monde figées dans le vide des hauteurs, Jandek nous arrête en nous-même. Si on ne ressort pas indemne de ces méditations, les émotions qu’on en retire relèvent de la perfection.

 
Pour en revenir au personnage de la pleureuse, je ne saurais évoquer ses déroutantes motivations sans citer celui qui m’a permis de m’y confronter : écouter Jandek, « c’est entendre ce que nous ne savons plus entendre – l’écho de nos effrois à l’approche du noir, et du désaccord fondamental dont nous serions forcément, à la fois, la graine et le fruit » (Phasme). Dieu sait que ça vaut le coup d’oreille.

Par Mr. Oyster - Publié dans : Folk - Communauté : Musiques
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 17 octobre 2008

Point ici de critique du film de Peckinpah (1973). Pas un mot sur James Coburn et Kris Kristofferson, rien que la musique de Dylan qui habille et traverse l’histoire d’une trahison.

 

Bob Dylan est un traître, un Judas. Dîtes-lui lors de son prochain concert, ça devrait faire son petit effet. Sa B.O de Pat Garrett and Billy the Kid constitue à mon humble avis l’un des sommets trop souvent mésestimé de son inépuisable discographie – un sommet serein dressé dans le désert du Nouveau-Mexique, mais d’une sérénité troublée, qui le distingue tout autant des douches électriques de Blonde on Blonde que des promenades country de Nashville Skyline. Nous sommes quelque-part dans les limbes, hors catégorie – et pourtant au cœur même de l’œuvre dylanienne, dans l’œil du cyclone. Ce disque trop vite rangé dans le tiroir des soundtracks pourrait occuper un chapitre entier du Précis d’histoire de la dylanologie – science délicieusement inexacte.

De longues méditations instrumentales lèvent le rideau sur le désert qui verra s’affronter les deux amis d’antan. Le rythme lent des sabots battant les buissons d’épineux, les guitares confuses du vent soufflant la poussière. Contemplation éminemment sensible des plaines arides que ratissent les rayons du destin. Dylan-Alias, Petit Poucet schizophrène et témoin pas si muet que ça, soupèse ses cailloux et jongle avec ses quatre vérités. Il joue (du couteau) : Dylan alias Alias, Jack le Fataliste déjà, toise de son œil bleu mi-ironique, mi-shakespearien, le théâtre tragique qui confronte le justicier expéditif au hors-la-loi solitaire. Second-rôle anecdotique qui pourtant relève du pivot : le regard, espiègle et lucide, embrasse les limites des héros. Il ne parle pas, il lance les stridulations de son harmonica détraqué dans le désert.

 

La sépulcrale Knockin’ on heaven’s door, chef d’œuvre embryonnaire qui continue d’allonger ses ombres quand commence la piste suivante. Ce titre qui ne dure que deux minutes occupe une interminable durée parallèle dans la tête de l’auditeur (moi) avachi sur son lit (ma dune). Mais passons à côté du chef d’œuvre et interrogeons les chansons consacrées à Billy. Billy 4 (qui ferme le film), accompagne le vagabond : Billy, regarde-toi. Tu ne peux pas revenir et tu n’as nulle part où aller. Le chant monte le campement à la lisière. « Un artiste doit prendre garde à ne jamais croire qu’il est arrivé quelque-part », dira Dylan. Billy 7 (la voix change brusquement, grave, infiniment vieille) rabâche mélancoliquement : tout est tracé, pris et plié, le hors-la-loi ne connaîtra d’autre asile que la frontière, l’extrémité du trottoir, le vertige du virage qui ne s’achève nulle part.

Mon disque de chevet. Et, je radote, mais les sessions d'enregistrement sont décidément un régal :
http://rapidshare.com/files/5795878/197 ... ssions.rar


Par Mr. Oyster - Publié dans : Dylanologie - Communauté : Musiques
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 13 octobre 2008

Ode to Quetzalcoatl : le titre laissait suggérer quelque ovni exotique, mâtiné de fantaisies soucoupistes, ou une poignée de métal précieux surgie en fine pluie de temps anciens. Mais si ce n’est que poussière et poudre blanche qu’il vous souffle en pleine figure, ça n’en demeure pas moins précieux. Etiqueté folk psyché sur les blogs anglo-saxons qui en perdent leur latin, l’objet, évanescent, retors, cache bien son jeu. Une première écoute forcément admirative vous met dans la confidence. A pas de velours sur le parquet qui craque, nous pénétrons le temple de l’intime. Quelques meubles éventrés n’en finissent pas de se décomposer aux quatre coins de la boîte crânienne qui tient lieu de cadre. Quelques brêches dans les parois laissent filtrer d’étranges lumières sur les tapisseries miteuses. On hésite, on s’assied sur le fauteuil de cuir troué qui nous tend ses accoudoirs, et on regarde ce type qui n’est plus que la silhouette de son ombre, en tailleur à même le sol, qui pousse sa bizarre mélopée, un cendrier vomissant ses cendres froides tout près. Les quelques notes égrenées en ouverture de Drug Song semblent se condenser dans l’air trouble. Tout se réduit à cet hologramme de fumée qui nous embarque sur son navire.



 

 

Le sorcier solitaire vous emmène en voyage. Tempête sous un crâne – de ces ouragans de glue qui vous scotchent au bord d’un verre au coeur de la nuit. De noires vagues molles lèchent l’œil jaune du cyclone. On devine les vaisseaux éclatés, qui épanchent leur suc noirâtre sur la sphère vitrifiée. Fascinante, terrifante mélopée déconstruite, trimballée par les flots, qui tourbillonne et se resserre, froidement, jusqu’à l’étouffement – longue, lascive strangulation au point d’orgue de laquelle vous ne pouvez plus que constater que le mât s’est pris à vos propres tripes. Vous tremblez, la moitié de votre corps est en train de se liquéfier tandis que l’autre moitié essaie de la retenir. Vous êtes cet hologramme ventre ouvert figé à l’orage décliné en mille cauchemardesques instantanés – cloué au pilori d’une éternité fracassée. Ce cadavre que viennent chatouiller les lames d’un harmonica erraillé. Ce type qui pousse sa sinistre complainte a amorcé un processus sans retour. Secret Forest fait miroiter son paradis désolé, vous titille les boyaux jusqu’à la crise de nerfs, annonçant ce Peace étrange et consternant, douloureusement joussif, qui provoquera rien moins que votre désincarnation. Les fantômes – ceux des vieux loups de mer alcooliques, des hippies frappadingues dont on ne saurait plus distinguer la barbe hirsute de la chevelure informe – ils se saisissent de ce qui reste de vous.

 

Maintenant, il n’y a plus personne sur cet antique fauteil de cuir, plus personne dans le théâtre de ténèbres du crâne fracturé. Le type vautré dans ses cendres, il attend – c’est à qui le tour ?

Par Mr. Oyster - Publié dans : Folk - Communauté : Musiques
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 12 octobre 2008

L’autre soir, il y avait Chuck Palahniuk à la télé. C’était dans Tracks, l’émission d’Arte sur « les musiques et les cultures qui ne tiennent pas en place » - il faudra qu’on m’explique pourquoi, les rares fois où par hasard je tombe sur Tracks, les cultures qui ne tiennent pas en place semblent se résumer au metal, au hard-rock ou au mouvement gothique, mais passons. Chuck Palahniuk, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, est cet horrifique auteur qui a accédé à la célébrité lorsque son premier roman, Fight Club, a été adapté au cinéma par David Fincher.

 

J’aimais beaucoup Fight Club, et j’en garde un souvenir presque ému – sauf que je n’y retoucherai sans doute jamais. Fight Club possède certes une certaine charge subversive doublée d'une interrogation existentielle susceptible de faire trembler les adolescents en mal de sensations fortes. Quand je l’ai lu, j’avais l’âge approprié, l’âge où d’autres aujourd’hui se pâment en écoutant du Tokyo Hotel, les petits cons. Le livre paraissait suant d’une colère qui avec le recul – bigre – me laisse froid. Oui, j’ai mal vieilli. Fight Club, ce sont des types qui se foutent sur la gueule pour se donner l’impression d’exister dans un monde où vivre se résume à consommer. La bonne idée du roman, c’est que la bagarre apparaît comme une sexualité nouvelle – une sexualité entre hommes las de se masturber sur les catalogues de vente par correspondance. Car Chuck Palahniuk part du constat plus ou moins légitime que les catalogues de vente par correspondance ont remplacé les bons vieux magazines porno, et voilà pour la critique du néo-libéralisme.

 

Chuck Palahniuk aurait pu être un bon auteur, car il ne manque pas d’idées intéressantes, tant sur le plan de la forme que sur celui du fond. Ses livres sont décousus, regorgent d’anecdotes qui sentent le vécu, et se fondent sur les petits tabous de nos sociétés proprettes – les sectes du star system dans Survivant, la transexualité dans Monstres invisibles, l’addiction au sexe dans Choke… Dans Berceuse, je ne sais plus.  Car, finalement, l’histoire se répète. Toujours le même procédé narratif, toujours la même phrase rapide (et parfois brouillonne), toujours les mêmes anecdotes croustillantes qui finissent par lasser. A la télé, le type qui interviewait Palahniuk lui demandait : « allez, racontez-moi une anecdote ! ». Palahniuk de s’empresser : « Vous savez ce qu’il y a de pire quand on bosse dans un hôpital psychiatrique ? C’est tous ces types en camisole qui à force de se débattre expulsent leur anus. C’est vraiment horrible de devoir leur remettre l’anus en place… »

 
On trouvera un autre exemple du talent de Palahniuk ici. Le problème de ce talent, c’est qu’il s’est assis dans ses propres limitations. La transgression a du bon, certes – sauf quand le talent refuse de se transgresser lui-même.

Par Mr. Oyster - Publié dans : Bouquins
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 11 octobre 2008

Depuis quelques jours, je n’écoute plus que du folk. Je m’en vais donc causer folk. Ce n’est pas comme si blues et folk étaient fondamentalement antithétiques, notez bien – je ne compte plus les enregistrements des Anciens du blues qui flirtent avec le folk et la country (Blake, Leadbelly pour ne citer qu’eux) – dans le creuset originel, les genres se frottent et se nourrissent. Certains bluesmen ne savaient même pas qu’il faut 12 mesures pour faire du blues… 

L’histoire fait le reste, fixe les règles et bétonne les genres. Culture populaire oblige (ce n’est pas une insulte…), j’ai connu d’abord le folk flower power d’un John B. Sebastian. J’aimais bien Donovan, aussi, que j’ai vu en concert où il nous infligea la (non-)présence de sa fille, dont pour des raisons d’éthique j’ai oublié le nom. Maintenant, je n’aime plus Donovan, hormis quelques titres piochés ici et là dans sa discographie, que j’écoute parfois quand je fais la vaisselle. La musique de Donovan passe bien quand on fait le ménage. « Quand je regarde dans le trou des chiottes, je vois Donovan », dixit Dylan, mais je n’irai pas jusque-là.
En remontant le temps, on tombe sur les présocratiques. Leurs corps sont poussiéreux mais ils bougent encore, gardiens d’un temple préhistorique. Les Pete Seeger, Van Ronk, Von Schmidt, Phil Ochs. Beaux, émouvants… et assis dans les limitations du genre. Dylan a pour ainsi dire inventé l’écriture, la dialectique, la maïeutique et l’après-rasage, le tout en même temps. Plus loin encore, le vénérable John Jacob Niles se tient un peu à part, comme le majestueux chef-d’œuvre ourlé de ténèbres qu’il est.  

Mais ce n’est pas de tout ça dont je veux vous entretenir.  

Un beau jour – avant même son passage à l’électricité, Newport, souvenez-vous – Dylan s’est ébroué : Anotherside of folk-music. Mais faisons bref. Accomplissons le grand saut par-dessus les courants qui vous fait passer des jolis minois de CSNY aux jardins suspendus de Perry Leopold. Car, depuis quelques jours, si je n’écoute plus que du folk, c’est que je n’écoute plus que Perry Leopold. Je suis secoué, à l’envers, perdu, et c’est rudement bon.
Deux disques tournent en boucle. D’abord, le Christian Lucifer paru en 1973, qui vous précipite en pleine épopée médiévale : les levers de soleil majestueux se succèdent aux crépuscules trempés dans le sang. L’épopée est intimiste. L’atmosphère trouble et enchanteresse se lève et vous envape peu à peu. Les paysages intérieurs qu’il déploie rappellent par certains aspects les contrées de Days of future Passed (des Moody Blues, 1967) – cependant l’artisanal Christian Lucifer vous introduit bien plus loin dans son monde. Du souple et sombre tourbillon de Serpentine Lane déroulant sa mystique et dépressive procession aux hypnotiques incantations de Vespers, vous vous égarez aux confins du temps. Plongée en apnée dans l’a-temporalité confirmée à l’écoute de Experiment in metaphysics (1970), album solo sensuel imprégné de délectables douleurs, vibrant doucement d’ivresses sans commencement ni fin. Dépouillé, pur et luisant de larmes et de rosé(e). L’unité du disque est telle que l’auditeur ne peut que se perdre non sans délice à l’intérieur, errant dans le dédale brumeux d’une certaine conception du folk.

 

 

 

D’ailleurs, dit-on le folk ou la folk ? J’ai écrit spontanément le folk, alors que j’emploie toujours d’ordinaire le féminin. Mais qu’importe, je m’en retourne aux expériences du bon Leopold.

[Un lien intéressant et un autre]

 

Par Mr. Oyster - Publié dans : Folk - Communauté : Musiques
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés