Jandek est une pleureuse. De ces pleureuses antiques dont les sanglots terrifiaient le philosophe, dont les psalmodies imprégnées de douleur et de surnaturel ouvraient une brêche vers les limbes résonnant de la détresse du mort. Le mort habite la pleureuse qui donne à voir l’invisible, à entendre les geignements et les roulements de chaîne des Enfers. Les larmes de la pleureuse, une fenêtre ouverte sur les limbes emportant le défunt vers l’Hadès. Lorsque M. Darriulat, dont voici le site ici, nous a entretenu dans son séminaire de philosophie et musique des pleureuses grecques, j’ai tout de suite songé à Jandek. Le mort anime Jandek, Jandek anime le mort – projetant dans le visible les tourments de l’âme défunte, marquant le monde tendu de chair du sceau brûlant de l’Hadès.
Jandek relève de l’entité. Derrière le nom kafkaïen, la tribu sans âge oeuvre depuis plusieurs décennies à se construire un temple dont les caves labyrinthiques, le dédale de couloirs obscurs constituent un défi au temps digne des pyramides. Au sein de ce temple, Jandek, architecte doublé d’un prêtre obstiné, égrène sur l’autel de marbre les notes éparses de Glasgow Monday comme s’il dissociait chaque perle d’un étrange chapelet. Le piano luit doucement dans le clair-obscur tremblant tandis que Jandek titille et soupèse tout le divers sensible de l’univers. La matière roule et fuie à l’image des notes réduites à leur plus simple expression – la plus haute et intime expressivité. L’exercice rappelle Chopin – chaque morceau ici est un prélude. Chaque prélude consiste en un épanchement de lueurs mélancoliques sur les pans froissés d’une toge. L’atmosphère patiemment tissée s’installe sur les vastes salles livrées au froid hivernal, et alors que frappé de frissons catatoniques on goûte à la lente déchirure qui parcourt le décor, quelque secrète blessure dans la voix nous bouleverse. La voix : un filet d’air glacé qu’arpentent les spectres tels des funambules. Nous n’en saurons pas davantage.
Glasgow Monday nous invite à éprouver son secret sans y toucher. Hermétique, Jandek ne nous empêche pourtant pas d’entrer : il nous retient comme devant l’interrogation en suspens de notre reflet. Le temps immobilisé, toutes les larmes du monde figées dans le vide des hauteurs, Jandek nous arrête en nous-même. Si on ne ressort pas indemne de ces méditations, les émotions qu’on en retire relèvent de la perfection.
Pour en revenir au personnage de la pleureuse, je ne saurais évoquer ses déroutantes motivations sans citer celui qui m’a permis de
m’y confronter : écouter Jandek, « c’est entendre ce que nous ne savons plus entendre – l’écho de nos effrois à l’approche du noir, et du désaccord fondamental dont nous serions
forcément, à la fois, la graine et le fruit » (Phasme). Dieu sait que ça vaut le
coup d’oreille.
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