La modernité dans l’art, prise au pied de la lettre, dans sa course après elle-même, définit un rapport au temps paradoxal qui tient de la détemporalisation : quoi de plus intemporel qu’un cycle constant de renaissances, une fuite en avant dans laquelle l’artiste doit se réinventer lui-même en même temps que son art ? La modernité considérée dans son rapport au temps – à travers son rapport à elle-même – inventerait rien moins que le mouvement perpétuel. Dans cette optique, on pourrait dire que la plus grande défaillance de la modernité résiderait dans la simple conservation de ses artistes. En 1964, Bob Dylan, rompant avec la chanson protestataire qui était devenue une nouvelle institution, compose pour la première fois sur lui-même, clamant : « J’étais tellement vieux alors / Je suis bien plus jeune maintenant » (My back pages) – l’artiste dans la modernité se doit de renaître à lui-même. Ce que Bob Dylan n’aura désormais de cesse de chanter pourrait être considéré comme une nouvelle approche problématique de l’art moderne, interrogeant le rapport de l’art à l’être : pour renouveller l’art, il convient de se renouveller soi-même. L’artiste doit se faire violence, pratiquer en quelque-sorte une auto-maïeutique créatrice : Bob Dylan passera ainsi tout à tour de chanteur protestataire acoustique à icône pop électrique, de star du rock à chanteur chrétien, de la folk rurale au blues élégant. Son art se démultipliera : littérature, cinéma, peinture… Le génie moderne devient plusieurs, comme l’illustre le récent I’m not there où sa personnalité est incarnée par pas moins de cinq ou six acteurs (je ne me souviens plus). Nous avons affaire à un nouveau modèle du génie moderne pour lequel l’art moderne est aussi l’art de se ré-inventer soi-même.
En 1969 sort le film de Dennis Hopper Easy Rider, qui met en scène de façon prophétique la fin de l’ère hippie. Précisons que ce film que j’aime beaucoup a pas mal vieilli : nous y suivons les pérégrinations de deux hippies paumés illustrant l’errance dont Kerouac aura lancé la mode. Spoiler : les deux anti-héros, sans avenir depuis le début, meurent sur la route lors d’un tragique accident. A cette époque, Bob Dylan avait quitté la scène depuis trois ans et se reconstruisait dans sa cave, explorant les racines de la musique américaine dont il se destinait à être l’encyclopédie vivante. Je n’ai rien, mais alors rien, ayant moi-même porté le cheveu long, contre les hippies. Mais Dylan n’en a jamais été un – il s’est renouvellé avant, acquérant ce savoir qui lui permettrait de survivre à lui-même. Symptomatique de ce renouvellement constant qui constitue le cœur de la modernité, Dylan inventa à la fin des années 80 le concept de Never Ending Tour – tournée sans fin qui continue aujourd’hui, dont on fêta au mois de juin dernier le vingtième anniversaire. Outre le rythme frénétique de cette tournée (plus d’une centaine de concerts par an à travers le monde depuis deux décennies), il convient de souligner que l’artiste n’a de cesse de se renouveller sur scène, ré-explorant ses classiques en modifiant leur rythmique, leurs mélodies, parfois même leurs textes, jouant avec la matière de son art pour le garder vivant. Ainsi, aucun concert ne ressemble à un autre – d’autant que la sélection de titres change chaque soir. Je le sais, j’y étais.
Ce processus de détemporalisation accompli, nul ne saurait trancher : Bob Dylan, ancien ou moderne ? Bien loin de rejeter les traditions antédiluviennes, il les maintient en vie. Cette ré-appropriation de la tradition pourrait bien constituer un autre paradoxe de la modernité : celui de devoir se retourner pour se ré-inventer. Jouant de cette esthétique de la détemporalisation, Bob Dylan continue de réussir là où les autres artistes de la Beat Generation se sont en quelque-sorte figés. L’auto-limitation que s’impose l’art moderne pourrait résider dans une ligne de conduite à laquelle Bob Dylan substitue des cycles. Il convient de remarquer que James Joyce réinventa le genre romanesque en substituant au schéma narratif classique un cercle narratif, qui propulse son œuvre colossale Finnegans Wake au rang de work in progress éternellement recommencé – l’ouvrage commence là où il s’achève –, un grand 8 symbole d’infinité. Bob Dylan déclara un jour dans une interview que l’artiste doit « prendre garde à ne jamais croire qu’il est arrivé quelque-part ». Ainsi, là où Baudelaire voulait extraire, à côté d’un beau circonstanciel, un élément de beauté éternelle, l’artiste moderne semble devoir apprendre à incarner cette éternité.
Nous avons donc vu que la modernité dans l’art engage un rapport de l’art à l’être qui redéfinit le rapport de l’être au temps. La modernité apparaît ainsi très paradoxalement comme un art détemporalisé porté par un génie devenu éternel. [Et moi, je vais me coucher.]
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