Vendredi 10 avril 2009

 

Palais des Congrès, 08 avril
 

Dylan a troqué les bandes rouges de son costume contre des bandes jaunes, son veston impeccablement cintré contre une veste légèrement bouffante, sous laquelle on dirait qu'il vient de prendre dix kilos. Il croule davantage qu'il ne flotte et semble embarrassé. Je passerais volontiers sur ce détail bien anodin si le côté gauche et pesant qu'il laisse soupçonner ne s'était par la suite, hélas, vérifié.

 

Les hostilités commencent avec un Wicked Messenger parfait, qui ne casse pas des briques non plus. Surtout, l'ambiance est dès le départ viciée : alors que la veille, la salle se ruait en masse vers la scène, seuls de petits groupes semblent maintenant animés d'un semblant de vie. Un public sagement assis n'est pas forcément mauvais, au contraire, mais celui-ci, en première catégorie du moins, ne daigne pousser un cri, taper une main dans l'autre avec un minimum de vivacité - à public chagrin (de ce côté de la salle du moins), concert tristounet.

 

Mais revenons au Zim, et au choix des titres : empoignant sa guitare (ce n'est pas la même que la veille, je laisse aux connaisseurs le soin de m'éclairer), il balance un Lay Lady Lay bien senti, mais pas suffisamment allumé pour mettre le feu aux poudres. Certes, le Maître au milieu de la scène tangue doucement - rien à voir néanmoins avec ses génuflexions du premier concert. C'est joli, ça oui, mais où sont passés les allumettes, les rictus discrets quoique ravageurs, les mines diaboliques ? Là où le I'll be your baby tonight du 7 pulvérisait la fade version qu'il en délivra à Grenoble 2008, ce Lay Lady Lay à la gratte reste seulement appréciable. C'est carré et ça ne décolle pas.

Suit un Things have changed entraînant mais basique, servi à Toulouse l'année dernière, et qui ne parviendra à détrôner l'angoissante version Bercy 2007 dotée de terrifiantes giclées d'orgue. On pourrait néanmoins s'attendre à une progressive montée en puissance, laissant le public vieilli et usé au bord de la route, mais il n'en est rien : à croire que les vapeurs d'eau de cologne et de violette qui m'environnent (véridique) montent au nez du Maître…

Dans la série ça roule mais ça ne rebondit pas, le contestable When the Deal goes down laisse dans la gorge un arrière-goût naphtaliné : si la veille l'énergie régnait, on n'offre pas The Times à un parterre de bourgeois endimanchés.

 

Comprenons-nous bien : si l'on excepte quelques moments de grâce, qui parvinrent à faire oublier aux rares personnes de bonne volonté la rigidité cadavérique d'une bonne partie du public, Dylan me parut globalement à l'image de la majorité des spectateurs : fatigué.

Ces moments de grâce, puisqu'il y en eût :

- 'Til I fell in love with you, délicieusement noir, magnifiquement scandé, ponctué de chuintements surnaturels à coller des frissons dans le dos, et des fourmis aux jambes - mais il est interdit de se lever : le type derrière-moi me l'a clairement fait comprendre dès le départ, m'engueulant lorsque j'ai voulu manifester un peu d'enthousiasme. De même, la Douce qui m'accompagne reçoit des regards outrés de la part des banquiers alentours, lorsqu'elle exprime avec des cris pourtant charmants les élancements de son cœur exalté.

- Sugar Baby : nous la contemplons avec ferveur, Dylan jouant de sa solide et envoûtante gestion du tempo, des silences. De toute beauté.

- Hattie Carrol :  épaisse, saisissante, superbement orchestrée (infiniment mieux qu'il y a deux ans). Les sens en extase, l'âme ravie et les tripes nouées, nous en jouissons et mes voisins ne la reconnaissent pas - d'ailleurs, ils n'ont pas applaudi depuis le début du concert, ceux-là.

 

 

Tweedle Dee Dee and Tweedle Dee Dum les laissera tout aussi dubitatifs. Pourtant, cette chanson a gagné en 2009 le statut de highlight potentiel ; la veille, livrée par un Dylan sensuel et diablotin, se tordant tel un serpent dans les flammes des projecteurs, elle fit grand bruit ; ce soir, elle trouve son rythme de croisière, sans plus. Le Maître n'y met plus autant de vigueur, il n'est plus aussi fier de souffler dans son harmo détraqué, et les musiciens font leur office avec professionnalisme, point barre. C'est bon, très bon, mais très classique - comme tout le reste. Disons que je la range hors-catégorie, car, comme Stuck Inside of mobile, jouée avec moins de débordements, d'inspiration (et de déhanchés) que la veille.

 

La première partie du concert aurait pu malgré tout amener des sommets qui ne sont finalement pas venus. Tel est mon sentiment personnel, que je partage avec la Personne qui m’accompagnait. L’ardeur est vite retombée, et si musicalement la prestation du Zim tenait honorablement la route – on ne peut parler d’un mauvais concert de ce point de vue, non –, un truc dans la setlist a coincé. Pourquoi s’obstiner à nous servir un Beyond the Horizon réchauffé, froid et sans liberté ? sans doute pour se reposer un peu – ç’aura certainement ravi les assoupis des premiers rangs. Comparativement au concert précédent, même le soufflé de Highway 61 est retombé : le 7, la fête, Dylan dansant, jambes arquées, tenant de temps à autres en équilibre sur un pied, taquinant comme un corps nu son clavier ; le 8, une version éminemment sympathique, mais plus rigide peut-être - le sorcier s'en tient aux politesses. La rocaille s'est tassée, le vieux a perdu un peu de sa folie et arpente, les bras ballants, un terrain étonnamment lisse.

 

Ne parlons pas du rappel ! Enfin, si. Je vais être gentil, la moitié de la salle applaudit. L'autre moitié est silencieuse - ils se sont endormis. C'est leur faute autant que la sienne.

Dylan reviendra jouer les mêmes titres que la veille - qui plus est, à la note près. Du moins est-ce ce qu'il semble, il conviendrait de réécouter. L'intro de Spirit on the water fait dans l'originalité, mais celle-ci se perd en route. Le public ne se rassied pas, encore heureux - il faut dire que certains (dont mes voisins) n'ont même pas daigné se lever. L'affaire est tristement pliée, le Blowin' in the wind de la veille clôt la soirée, je n'en dirai pas davantage à ce sujet.

 

Maintenant, comparons la liste des meilleurs titres (en termes de show comme de choix) du 8 avec celle du 7 :

Le 7 : The Times, I'll be your baby tonight, John Brown, Chimes of freedom, Masters of war, Po' Boy.

Le 8 : 'Til I fell in love with you, Sugar Baby, Hattie Carroll.

Moi, ça me laisse songeur. [Je laisse volontairement Stuck inside et Tweedle Dee de côté, titres communs aux deux soirées - Stuck inside à l'identique, Tweedle Dee moins bon le 8.] Encore une fois, je me fonde sur la notion de show comme de choix ; on aurait pu souhaiter un complet bouleversement de setlist, il n'en est rien ; on aurait préféré d'autres chansons, les fumées de One more cup of coffee ou Senor, les plaintes lancinantes de l'Homme Maigre ou que sais-je, à la coquetterie d'une reprise d'Aznavour (The times we've known, que nous ne connaissions pas, et qui était très belle, d'accord) ; enfin, si son phrasé superbement spectral et éraillé se valait d'un soir sur l'autre, s'il a daigné exécuter quelques pas sur les eaux, qu'est-il cependant advenu de la reptilienne agitation du Zim, qui le 7 se hissait sur la pointe de ses étranges godasses (toutes de noires écailles), n'en finissant pas d'onduler et de lancer des coups de griffes perché sur ses soixante-sept berges - que diable s'est-il passé ?

 

Nous pensons à John Brown, à Po' Boy.Je me souviens du coup de pied qu'il lança dans le vide à la fin de Cat's in the well, de son trip sur la Highway 61, du vert luminescent de ses yeux fouillant la foule extravagante massée auprès de The times.

Un regard échangé lors du rappel - nous sommes deux, debout, perdus au milieu d'une rangée de gens assis et silencieux. Oh, ne voyons pas d'hâtifs liens de causalité - les poings serrés contre le corps, j'ai presque mal pour lui, qui une heure plus tôt psalmodiait : Cet endroit ne me fait aucun bien.

 

Sur le parking, les deux bus sont partis. Les barrières ont été repoussées, l'asphalte luit faiblement sous une mauvaise pluie. Peut-être que parfois, on attend trop de lui - alors que nous n'avons même pas à attendre quoi que ce soit. Un concert du Zim reste un concert du Zim, mais ce soir j'ai pris une claque - ce n'était pas la bonne main, ou je ne tendais pas la bonne joue. C'était bien.

 

Et pas moyen de se rouler une clope sous cette foutue pluie. Nous revenons vers l'arrêt du PC3, l'âme errante, le 7 déjà loin derrière nous, son grain de folie balayé sur les planches du Palais des Congrès. C'est très subjectif, tout ça, et nous sommes aussi capricieux que lui. Je jette un dernier regard sur le trottoir déserté, et soudain, ce bus qui sort de nulle part - du parking souterrain pour être précis, où contrairement à la veille il était allé se garer. Sans bruit, émergeant furtivement du noir, de son bunker, disparaissant aussitôt dans la nuit. A l'image de la carapace dont il était couvert ce soir, comme bon nombre de soirs.

 

De bons soirs…



Par Mr. Oyster - Publié dans : Dylanologie - Communauté : Musiques
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Samedi 28 mars 2009


Où les jardins de la beauté sont pavés d’humides intentions. Un bras de mer grise charrie jusqu’au rivage les plaintes d’amants défaits, dont le chuchotement sinistre n’en finit pas de polir les galets. Un décor de festins dénudés, sur les tables bancales desquelles les lendemains s’obstinent à chanter – le toît est crevé, les filles prennent la fuite et le plancher la flotte – Où les molles circonvolutions des hémisphères cérébraux tutoient la bruine. Un flirt avec Jesse Sykes, avinée balade au bord du delta où rampent les ombres des saules – Où les berges des enfers sont pudiques et voluptueuses – Où la nuit retrousse ses manches sur le berceau de l’aube.

Découverte l'an dernier (ô timides, amoureuses limbes de Restless Burning) grâce à madame Titam dont le bon goût n'est plus à démontrer, miss Sykes n'a de cesse de bercer les ténèbres jusqu'au point de non-retour  plaine venteuse, d'aurores boréales semée, où les hagards rayons d'un soleil renversé ratissent les plus secrètes pensées.




 

 

 

Le Léthée s’ébroue, les morts s’ébattent dans leurs linceuls et les dames décousent leurs robes damnées. Les souches luisent de mille larves, sur le tapis de mousse les flasques gisent ébréchées. Les maisonnées de planches vermoulues tranquillement se disloquent. Jesse Sykes, où le printemps rime avec l’automne, un corps à corps de fleurs flétries, de coquets cadavres dérivant dans l’onde. Où l’amour opère à cœur ouvert, plante carnivore au forceps arrachée des côtes et tout ce genre d’imagerie – Voici la belle, le lent mouvement des étoiles au revers de sa tête, son front blanc s’affaissant au rythme des langueurs. Un battement de cœur pour chaque banc de brume qui sur la plaine déchiquetée déroule sa grande langue d’écossaises vapeurs : Où l’on apprend à contempler l’extralucide beauté d’une bouteille de whisky hors d’âge brisée –


 
Jesse Sykes and the the sweet hereafter  je m'en retourne sur ce aux discrets chatoiements du délicat Like love, lust and the open halls of soul, tout d'aimables déliquescences incrusté...

Par Mr. Oyster - Publié dans : Folk - Communauté : Musiques
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Vendredi 20 mars 2009

« Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. » *

 

De récentes conversations nocturnes et un débat aviné m’ont ramené plusieurs années en arrière. Je trimballais sur le sable fin mon pavé – le sel, le soleil caniculaire, le vent du Pacifique attaquaient la couverture cartonnée, sans jamais me détourner de ma lecture fébrile. Des bords de l’océan jusqu’au sommet de la montagne, il en a vu du pays, le vieux bonhomme, tandis que j’éprouvais dans ma chair même l’aride beauté de ses phrases – moins leur résonance dans l’histoire que leur mystérieux écho dans mon âme. Tout un monde découpé en tranches entre mes tempes. Je ne reviendrai pas sur les concepts, cette transfigurante matière ; pas plus que sur la nature définitive d’une œuvre pourtant inachevée, dont le langage continue – peu importe qu’il soit ou non entendu, il s’agit d’une universelle nécessité –, à travailler au corps les siècles, jusqu’à l’apothéose. Tout le déni, toutes les récupérations comptent peu, le génie marche seul et ce n’est que l’image de sa vérité que l’on fige dans la pierre.

 

Oh, ce serait très facile de s’en remettre à l’absurde crise actuelle – juste une petite crispation des hautes sphères qui se sont dégonflées – pour tendre une oreille distraite : « Le développement des contradictions d’une forme de production historique est la seule voie historique qui mène à sa dissolution et à sa reconfiguration. » Le débat sera résolu de lui-même, la boucle ultimement bouclée, quelles que soient les circonstances particulières et les élans de lyrisme politique. Tous les concepts conserveront d’eux-mêmes leur éternelle actualité – « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent présentement. » **

 

 

 

 

Highgate Cemetery, juin 2005

 

Les orateurs, leaders, piégeurs, sophistes de tous bords n’y entendent rien. Oui, à l’image de la thèse qu’il défendait (et qui a échappé à tout le monde) le vieux barbu demeure « l’énigme de l’histoire résolue et il sait qu’il est cette résolution. »*** J’aurai beau hausser les épaules, subsistera dans un pan de ma mémoire l’ombre de ce sphinx souillé par les pigeons crasseux, et pourtant couronné d’un impérissable coin de ciel bleu.

 

* Marx à Engels, 1882

** L’Idéologie allemande, 1846

*** Manuscrits de 1848

Par Mr. Oyster - Publié dans : Bouquins
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Mercredi 18 mars 2009

    Aujourd’hui, il fait beau et les oiseaux chantent. Aujourd’hui, une légère odeur d’apéritif anisé imprègne la manche droite de ma chemise, j’ai mal aux yeux et le cœur léger, aujourd’hui est un bon jour pour se frotter à Street Legal. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, je peux traverser la rue d’Aubervilliers sans encombre et me coller dans les oreilles ce chef d’œuvre que Dylan nous pondit en pleine phase de déliquescence – car oui, la fin des années 70, c’est pour Bob Dylan le début d’une fin (petite mort aussi éphémère que sa conversion), les carottes sont cuites et le talent prêt à s’évaporer. Pourtant, ce qui reste accroché au fond de la casserole me semble suffisamment passionnant pour d’un coup de baguette magique faire une énième fois renaître ce blog, au seuil du printemps…

 

 

 

    Je n’avais pu écouter ce disque en entier quand j’ai tenté l’expérience voici quelques années – l’entraînant Changing of the guards m’avait désarçonné. Puis, On me l’a offert en début d’année, et je me suis énamouré.

    C’est un disque qu’on peut écouter chez soi lors d’un grand ménage de printemps ou pour se motiver à faire la vaisselle / à prendre sa douche, c’est selon. On ne peut raisonnablement se le passer dans le mp3 en pleine rue sans éprouver l’envie d’exécuter, sous les yeux ébahis des passants des boulevards endimanchés, quelques ridicules et trébuchants pas de danse. Pire, s’égosiller dès que les déjà très eighties choristes se bousculant tout au long de l’album ouvrent la bouche – ce n’est même pas vomitif, ça vous met une pêche d’enfer. Du moins est-ce là mon avis très personnel sur la question : en définitive, qu’importe l’embarrassante production, la voix de nez de Dylan parvient à prendre le dessus, à s’insinuer dans les vertèbres pour vous remuer. Même si on en sort avec un léger mal de crâne, qui toujours va de pair avec le besoin de recommencer. En boucle, il a tourné, ce CD, sans que je m’en lasse, ce qui est bien une caractéristique des sommets de Dylan – plus on les arpente, plus hauts ils paraissent. D’ailleurs, les chœurs et l’instrumentation bruyante sur les ¾ des pistes, aussi enthousiasmants soient-ils, ne constituent pas le seul intérêt (en matière de dylanologie, une difficulté est presque toujours d’un grand attrait) de SL.

 

    Il y a les textes. Qui, quoi qu’on en dise, méritent lecture, réflexion et débats passionnés – même, si, si, l’hilarant et troublant New Pony. Je dois avouer ma nette préférence, car mon cœur ne sait résister à l’imagerie amoureuse, pour le trio de fin : True love tends to forget, We better talk this over, Where are you tonight. Une même problématique, l’angoisse systématique d’une cerveau las sous la chape de plomb de ses émotions – l’abandon dans les deux éprouvants sens du terme. Où de tranchants éclats de poésie percent à travers les visions les plus banales – l’art de Dylan consiste aussi à extraire l’étrangeté du commun. Il est l’alchimiste qui ne change pas la matière du réel mais l’accouche.

     Enfin et surtout, il y a Señor. Son saxo pseudo-orientalisant (?), ses étirements sous un soleil cuisant porteur de désolation. L’horizon blanc ondule au rythme de cette langueur qui fume sur le bitume – parallèlement, la colère, l’effroi montent. Cette chanson voit très loin et grimpe très haut tandis que nous nous enfonçons. L’Armageddon sera très subjectif, à l’image des câbles qu’il s’agit de déconnecter – un voyant rouge clignote tout au fond de notre conscience : EXTINCTION.

 

    Telles sont les résonances de Street Legal en ce beau printemps commençant.


 

 

Par Mr. Oyster - Publié dans : Dylanologie - Communauté : Musiques
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Vendredi 16 janvier 2009

 Un ours hirsute et une grenouille triste pieds nus dans la boue, une petite virée à la campagne qui finit en eau de boudin, des orgies romaines sur fond d’harmonica chuintant, Canned Heat c’est tout ça à la fois – la clé du paradis, la bande-son de mon adolescence et un grand n’importe quoi. L’encyclopédie du blues passée au crible des pilules multicolores, c’est ma madeleine à moi, mon petit remontant qui fait tourner le souvenir en rond au rythme d’une collection de 33 tours que, mille fois hélas, je ne possède pas. Blues agricole curieusement électrisé, boogie-rock beatnik à la sauce psyché, le groupe fait office de dinosaure : furieux, déjanté, massif et lourdaud, tout à tour admirable et pataud, cinglant, bête, beau et méchant, mythique mais poussiéreux, une légende, à dépoussiérer mais une légende… Difficile d’en parler, parce que tout le monde connaît…  sans connaître : au moins un de leurs titres fait depuis les années soixante partie de l’inconscient collectif (On the road again, fleur de coton cueillie au bord de la route bleue), et le champêtre et allègre hymne du flower-power, Goin’up the country, a été vendu à bon nombre de publicités. A vrai dire, l’apport de Canned Heat à l’histoire de la musique rock peut être réduit à trois titres : les deux pré-cités, ainsi que Refried Boogie, titre de quarante minutes qui entre autres réjouissances fait la part belle aux solos de chacun des membres. Mais ces trois titres constituent déjà des sommets qui flirtent avec la stratosphère (fleurie, la stratosphère, c’est entendu).

 

 

 

Un kaléidoscope de visions acides, d’hymnes hippies et de liqueurs du terroir, voilà ce qu’évoque ce groupe tirant son nom du Canned Heat Blues (1928) du maître ès spleen « Snake » Johnson. C’est roots et ça catapulte pourtant plus loin que l’Airplane de Jefferson, ça sonne comme la guitare de Hooker (avec qui ils ont joué, avant que le mystique et mignon Alan Wilson ne tire sa révérence) avec la voix de Blind Lemon – les références s’emmêlent. Une rampe de lancement construite à même la terre meuble, un truc qui sait d’où il vient au point qu’il doit y laisser son avenir sur le bitume. Tel est bien le problème de Canned Heat : pour les avoir vu en concert en 2002 (ou 2003, ou 2004, je ne sais plus) dans une boîte enfumée en rase campagne (j’ai même abrégé mes vacances, me tapant 800 bornes de train corail pour pouvoir m’offrir le précieux billet à 8 malheureux euros), je sais combien ces illustres ancêtres dont la moitié sont morts d’overdose (les plus éminents si l’on excepte le fameux batteur mafieux, Fito de la Parra) puent à plein nez la nostalgie de mondes que nous n’avons pas connu. Mais à part l'extraterrestre Dylan, qui a bouclé la boucle en projetant les racines ancestrales dans un futur que nous ne savons discerner, tous, de Baez à Donovan pour les folkeux en passant par Jefferson Airplane (devenu Starship) et Canned Heat donc pour les agités du blues-rock psyché, tous sont restés bloqués dans des années qui si ça se trouve n’ont jamais existé. Après, je me trouvais à deux mètres de The Mole (Larry Taylor, le bassiste à la chevelure chevaleresque) qui m’a adressé un clin d’œil à moi personnellement, et cela vaut toute la poussière du monde…

Mais trêve de bavardages, ceux qui ne connaissent pas n’ont qu’à se mettre urgemment Livin’ the Blues sous la dent (tout, des intégristes références à Charley Patton aux hits futuristes s’y trouve), et ils sauront. Canned Heat est une brèche spatio-temporelle, un cocktail de bile, de poix et de soie, savant mélange de whisky frelaté et d’herbe tendre qui donne du cœur au ventre…




Par Mr. Oyster - Publié dans : Blues - Communauté : Musiques
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