Partager l'article ! Son House ou les réminiscences du Delta: Son House, Original Delta Blues, exhortation à se retourner vers les flam ...
Son House, Original Delta Blues, exhortation à se retourner vers les flambeaux du passé – cierges noirs disséminés en rase campagne. Son House, re-découverte du country blues revival qui en pleines sixties échevelées brandit sa guitare dans la direction inverse du centre de l’univers. Ce diable en costume dominical et souliers de cuir lourds de la vase du Mississippi, ce possédé qui boit sa gnôle dans vos crânes, vient faire la leçon aux blancs-becs qui découvrent avec stupeur que le monde du rock n’a pas commencé à tourner avec Elvis Presley, mais à partir d’un minuscule point de la carte des Etats-Unis qui ne fait pas partie de la carte des Etats-Unis : fondations parallèles de la maison américaine juchée sur des cultures souterraines tortueuses.
On a ouvert les caves moites dans lesquelles le génie vieillit en fût de chêne. Eddie James House a grandi dans le Delta au début de ce vingtième siècle qui verrait lentement s’entrecroiser les deux Amériques. Apprenti prêcheur, autodidacte forcené, Son House oscille entre terre promise et champs de coton ensanglantés – il porte la bonne parole et caresse le péché dans le sens des cordes. Il a même tué, et été emprisonné pour cela, à la fin des années vingt. Il faut dire que ses amitiés célestes tendent aux enfers : Charley Patton, Robert Johnson, on ne se frotte pas impunément au feu sacré. De ces contacts répétés, House a extrait la pierre philosophale, le Graal débordant de rigoles de bourbon, l’atmosphère crasseuse et enchanteresse des barrelhouses bondées jusqu’à l’aube – un monde qu’il fixe sur disque dès les années trente pour la Librairie du Congrès. Des invocations puissantes entonnées d’une voix de tonneau cerclé de fer, devenues d’indépassables classiques : Levee Camp Blues, Special Rider Blues, Pony Blues, Death Letter… ou les racines d’un temple vivant qui s’érige à même la boue. Les enregistrements des années quarante embaument le bois rugueux qui vient d’être travaillé. La voix plus que le jeu de guitare fascine : stomacale, entêtée, faîte pour rugir par-dessus le vacarme des buveurs qui jurent comme des charretiers. Tiré de l’oubli dans les années soixante, porté aux nues sur les scènes d’une musique qui demande à se renouveler dans l’exploration de ses fondements branlants et inconscients, House deviendra une de ces intouchables légendes du blues, applaudies jusqu’en Europe – comme quoi l’Amérique est plus vaste que ce qu’on pensait.
John the Revelator