Boogie with Canned Heat

Publié le par Mr. Oyster

 Un ours hirsute et une grenouille triste pieds nus dans la boue, une petite virée à la campagne qui finit en eau de boudin, des orgies romaines sur fond d’harmonica chuintant, Canned Heat c’est tout ça à la fois – la clé du paradis, la bande-son de mon adolescence et un grand n’importe quoi. L’encyclopédie du blues passée au crible des pilules multicolores, c’est ma madeleine à moi, mon petit remontant qui fait tourner le souvenir en rond au rythme d’une collection de 33 tours que, mille fois hélas, je ne possède pas. Blues agricole curieusement électrisé, boogie-rock beatnik à la sauce psyché, le groupe fait office de dinosaure : furieux, déjanté, massif et lourdaud, tout à tour admirable et pataud, cinglant, bête, beau et méchant, mythique mais poussiéreux, une légende, à dépoussiérer mais une légende… Difficile d’en parler, parce que tout le monde connaît…  sans connaître : au moins un de leurs titres fait depuis les années soixante partie de l’inconscient collectif (On the road again, fleur de coton cueillie au bord de la route bleue), et le champêtre et allègre hymne du flower-power, Goin’up the country, a été vendu à bon nombre de publicités. A vrai dire, l’apport de Canned Heat à l’histoire de la musique rock peut être réduit à trois titres : les deux pré-cités, ainsi que Refried Boogie, titre de quarante minutes qui entre autres réjouissances fait la part belle aux solos de chacun des membres. Mais ces trois titres constituent déjà des sommets qui flirtent avec la stratosphère (fleurie, la stratosphère, c’est entendu).

 

 

 

Un kaléidoscope de visions acides, d’hymnes hippies et de liqueurs du terroir, voilà ce qu’évoque ce groupe tirant son nom du Canned Heat Blues (1928) du maître ès spleen « Snake » Johnson. C’est roots et ça catapulte pourtant plus loin que l’Airplane de Jefferson, ça sonne comme la guitare de Hooker (avec qui ils ont joué, avant que le mystique et mignon Alan Wilson ne tire sa révérence) avec la voix de Blind Lemon – les références s’emmêlent. Une rampe de lancement construite à même la terre meuble, un truc qui sait d’où il vient au point qu’il doit y laisser son avenir sur le bitume. Tel est bien le problème de Canned Heat : pour les avoir vu en concert en 2002 (ou 2003, ou 2004, je ne sais plus) dans une boîte enfumée en rase campagne (j’ai même abrégé mes vacances, me tapant 800 bornes de train corail pour pouvoir m’offrir le précieux billet à 8 malheureux euros), je sais combien ces illustres ancêtres dont la moitié sont morts d’overdose (les plus éminents si l’on excepte le fameux batteur mafieux, Fito de la Parra) puent à plein nez la nostalgie de mondes que nous n’avons pas connu. Mais à part l'extraterrestre Dylan, qui a bouclé la boucle en projetant les racines ancestrales dans un futur que nous ne savons discerner, tous, de Baez à Donovan pour les folkeux en passant par Jefferson Airplane (devenu Starship) et Canned Heat donc pour les agités du blues-rock psyché, tous sont restés bloqués dans des années qui si ça se trouve n’ont jamais existé. Après, je me trouvais à deux mètres de The Mole (Larry Taylor, le bassiste à la chevelure chevaleresque) qui m’a adressé un clin d’œil à moi personnellement, et cela vaut toute la poussière du monde…

Mais trêve de bavardages, ceux qui ne connaissent pas n’ont qu’à se mettre urgemment Livin’ the Blues sous la dent (tout, des intégristes références à Charley Patton aux hits futuristes s’y trouve), et ils sauront. Canned Heat est une brèche spatio-temporelle, un cocktail de bile, de poix et de soie, savant mélange de whisky frelaté et d’herbe tendre qui donne du cœur au ventre…




Publié dans Blues

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P
Un morceau singulier et mystérieux (voix, timbre, prise de son, style incertain) et dont la magie ne disparait pas... Cet opus était patiné dès le départ. Il reste intact !<br /> <br /> on the road again !
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E
Je ne connais que très peu ce groupe, et souvent, je me dis qu'il va falloir que je m'y mette..
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