Bob Dylan - Paris 2009 - Soir I

Publié le par Mr. Oyster

Solennelle déclaration de guerre à la guerre, en des vers rageurs et adolescents – donc lucides ? –, Masters of war a acquis ces dernières années une toute autre dimension : celle de performance ultime, venteuse et enténébrée, presque a capella tant la présence des musiciens accompagnant le Maître brille de sobriété, tant Sa voix chargée fend l’atmosphère de noirs éclairs. Ce soir du 7, premier des deux concerts de Dylan dans la capitale, j’ai tremblé. Il a suffi de cette chanson pour changer l’abominable Palais des Congrès – voué au culte du capital et autres buffets d’actionnaires branchés – en cathédrale baroque flanquée d’idoles brisées. Toute la tension créée par un Dylan au sommet de sa forme, se lançant dans de lumineuses improvisations et secouant sa carcasse comme jamais, se condensa soudain en festin de larmes et de cendres balayées…

 

 

 

Tous les ans depuis maintenant quatre ans, monsieur Dylan me fait revivre les angoisses puériles qui jadis me saisissaient à chaque rentrée scolaire. Sueurs froides, crampes d’estomac et palpitations sont indissociables de son nom. Je me sens tout petit, tout chose – tout ça pour lui : le vieux, le Maître, ce nœud annuel dans mes tripes, c’est de sa faute.

 

07 avril 09 : trouille, pression, excitation. J’ai hâte d’en finir, que les lumières s’éteignent, que le roulement m’emporte. Mais d’abord, direction le James Joyce – qui en dépit d’une charmante bibliothèque porte mal son nom – où nous retrouverons Odradek et Cie. Baby Blue entame les hostilités par un petit Four Roses bien senti. A noter : le patron porte la même chemise noire que l’an dernier. Loner, que je rencontre pour la première fois, est fidèle à sa réputation : jus d’ananas et réparties de boute-en-train en bandoulière. Quatre roses plus tard, donc, c’est le grand soir : l’infâme Palais des Congrès nous sépare et nous absorbe d’une seule bouchée.

Les valves se lâchent, mon sang ne fait qu’un tour dès la traditionnelle introduction, qui ne manque jamais de me couler de doux frissons jusque dans les cuisses ; dès que le chef d’orchestre apparaît, les sacs neuronaux se froissent et c’est la ruée : participant à la bousculade générale, je plonge jusqu’au bord de la scène, et là, j’oublie de respirer. Non seulement old Bob est en train de nous arroser d’un Cat’s in the well tranchant et lourd de symboles – le chat tombé dans le puits, que les loups scrutent d’un œil mauvais d’en haut, c’est Lui – mais en plus, il porte de ces grolles ! petites talonnettes, luisantes écailles vernies, autant dire que je les lui cirerais volontiers. Ecrasant les orteils de mon voisin, je chancèle sous la poigne du vigile qui me tire en arrière juste au moment où Dylan, esquissant un de ces sourires-rictus dont lui seul a le secret, se tourne vers la foule et décoche dans le vide un bon coup de pied. Il est peut-être mal rasé, mais il est en forme, le Bob !

Il passera la soirée à sautiller, à tituber, à miauler derrière son clavier comme un vieux chat se tordant au fond de sa gouttière, comme le diablotin foutrement bien sapé qu’il est. Pris dans la foule, je le vois lancer au-dessus de nos têtes un The times they’re a changin’ auquel je ne m’attendais pas – je ne l’espérais plus, cette chanson-là ! Il la construit, l’érige dans l’air libre et nous la catapulte en plein cœur. Je meurs et m’en retourne me coller dans ma rangée, où je resterai debout jusqu’à ce que le rappel m’appelle de nouveau devant la scène.

Le public, décontracté, reçoit avec une relative mais honorable dignité les perles que le Zim enfile dans l’atmosphère. Tutoyant ce monde invisible qui n’appartient qu’à lui, peuplé de monstres du delta et autres folkeux sorciers oubliés, le Maître dans l’ombre de son chapeau noir esquisse les contours de ce riant enfer qui lui sied à ravir. Sur Stuck inside of Mobile, il se déhanche tellement qu’il risque de se désosser : Mobile, ça fait un bail déjà qu’il y est coincé, pourtant la mayonnaise prend tellement qu’elle déborde et m’ensevelit. Le souffle rauque de l’explosion en suspens – l’impeccable voix de grêle qui crève le plafond – ouvre dans le temps une brèche à travers laquelle s’engouffrent les torrents de visions brûlantes, d’ombres parées, de flammes tressées – tout ça nous gicle au visage – c’est si bon : extatique, douloureux, fragile et figé, éminemment paradoxal – fantômes de chair de ténèbres ourlés, exhibant la matière sonore de leurs saignants organes.

John Brown, qui sent bon le Gaslight, tend à quelque-chose qui n’est jamais montré. Comme dans ces vieux tableaux dont un élément nous échappe alors que chaque coup de pinceau semble décrire une courbe parfaite dans la bonne direction : le sublime, je crois. Gracieuse tension à laquelle viendront se suspendre les Carillons de la liberté, envoûtants Chimes of Freedom vibrionnant entre mes tempes, détricotant mes nerfs comme si j’écoutais cette chanson pour la première fois – c’est cela, l’art du Zim. La maîtrise technique au service de l’innovation (j’ai entendu ça dans une pub pour bagnoles). Tout son sens de la séduction : fracturer les cadres du crâne et nous coller une bonne leçon d’intimité. Tour à tour charmant et effrayant, vous clouant sur place comme s’il avait fait ça toute sa vie – ce qui est effectivement le cas, et peu peuvent en dire autant. En phase ascendante, le génie attise dans sa perpétuelle implosion les braises de nos sentiments ravalés.

Sur le grill de Tweedle dee Dee and Tweedle dee Dum, fumant et rougeoyant à souhait, un Dylan électrisant et carrément amphétaminé nous assassine de trilles d’harmonica qui frappent là où ça fait mal, au plus cher de nos viscères tourmentées. Si sa prestation du lendemain sentira agréablement le roussi, celle-ci trépigne et fouette, souffle sur son propre incendie. De même, Highway 61 gronde sur les planches comme une locomotive folle dont le chauffeur roublard, plié en six sur ses dingues cadrans, se complaît dans d’allègres déraillements, terrorisant ses comparses de tournée, enchantant les plus avertis des tympans présents. Il se livre à d’inédites sorcelleries. Le discret Po’ Boy qui suit, balade bluesy moins anecdotique qu’il y paraît, invite à se recueillir sur les stèles anonymes ornant la grand-route pré-citée. Fendu en deux, je m’égare dans les morceaux de moi-même – sujet qui ne s’appartient plus, ouvert aux subtilités de la pièce-maîtresse en train, non seulement de se jouer, mais de se ré-inventer. Never ending tour, le choc d’une rencontre constamment renouvelée, d’autant plus exceptionnelle en ce soir d’avril que son héros brisant le marbre qu’il a lui-même façonné fonce droit aux extrémités de son swing et de son souffle, livrant de renversantes improvisations d’orgue et de gorge pour lesquelles n’importe quel être doué d’une sensibilité un tant soit peu développée devrait assurément – et plutôt mille fois qu’une – se damner.

 

Cette petite mort enchanteresse convoque autour de son flambant foyer – son érection, son effondrement, ce point le plus aigu de la cime où selon les mots de Breton la création et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre – des spectres dont le mariage ne sera jamais consommé. Like a rolling stone, éternellement reprise, couronne l’inconcevable conception, l’acte inachevé dont les fruits insaisissables détonnent comme autant de bombes dans la  chair de nos secrets. Forant les strates successives de notre subconscient, l’increvable Rimbaud du rock renoue et pactise avec les cieux souterrains dont notre siècle frigide voudrait nous détourner. Le point le plus élevé de l’agitation esthétique où dans la bouche de chaque pore le blues renaît. Masters of war aux tripes, nous en sortirons ravis et vaincus, comblés de notre défaite, hypnotisés encore et davantage peut-être – lui, fatigué sans doute, se reposera le lendemain, donnant un très bon concert qui ne saurait rivaliser avec l’exception du 7. Un soir ultime lors duquel le Zim, oiseau bizarre sur ses jambes agiles, intenable, insupportable pour certains, non content d’abolir le temps, transpira les rigoles incendiaires de merveilleux souvenirs à venir…

[Bootleg]

Publié dans Dylanologie

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E
Excellent. J'aurai pas dit mieux, c'est dire!
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M
<br /> <br /> A qui le dis-tu...<br /> <br /> <br /> <br />