Together Through Life - Bob Dylan et les romances assassines

Publié le par Mr. Oyster

Gnôle en main, le vieux se balançant au gré d’un rythme hypnotique dans son fauteuil percé laisse errer ses yeux sur les murs délavés. Ses regards errent derrière chaque fenêtre, plus extralucides que jamais. Il déglutit et s’absorbe, flairant les mondes affleurant aux carreaux…

L’improbable fanfare municipale d’un village clandestin à la frontière mexicaine. Les cuivres et accordéons s’ébrouent de concert dans la poussière que foulent les señoritas aux yeux noirs, habillées de voiles écarlates. Puits à sec et verres renversés,  planches sur tréteaux croulant sous le poids d’improbables festins – on s’amuse bien dans ce désert de serpents à sornettes et de danses bariolées…

Le Chicago industriel des années 50, avec ses colères rentrées et ses reflets de fer-blanc, à l’heure où les fumées des usines se mêlent aux vapeurs de l’aube, les musicos claqués aux files de prolos noirs sur les trottoirs détrempés – Muddy Waters mâchonnant ses chansons dans un coin de la toile s’adosse au piano détruit qui prend la flotte.

Les eaux sont montées sur la montagne et se sont retirées, laissant place à la platitude des sommets, les cimes lasses qu’arpente d’un pas lourd le fantôme désolé. Ereinté, hagard, il ne se soucie guère que de sa solitude et des rayons blafards qui le traversent, humant dans l’air un parfum de non-retour que charrie le vent muet.

Dans sa vieille cervelle les visions se superposent et accouchent d’une bizarre unité. Il revient de chacun de ces chemins, il est mort sur chaque parcelle de ces étranges décors. Il s’abreuve au lait qui brûle la voix et fait chanter les tripes. En un clin d’œil – un froncement de sourcils – tout dérape et s’accouple : la frontière interdite déborde sur la région des Grands Lacs, l’accordéon remplace l’harmonica de Willie Dixon, et le spectre des montagnes se retrouve à jouer du flingue à Houston. Une trompette traîne dans les bas fonds, à l’usine c’est mardi-gras et les señoritas se coulent dans du cuir usé.

 

 

 

Dans une ambiance de cacophonie souterraine qui n’est pas sans rappeler les grandes heures des Basement Tapes, Beyond Here Lies Nothin’ – tango tordu qui dégoupille l’album –  foudroie et confond les horizons – l’édifice spatio-temporel se renverse lors de la chute, et ce ne sont que des perles qui en émergent. De la flottante et intimiste balade du funambule (Life is hard) à la complainte angoissée du voyageur solitaire, assurément perdu dans une époque qui ne saurait le mériter (Forgetful Heart, vortex cosmique qui trempe son boyau dans la bile de Ain’t Talkin’), en passant par le blues allègrement râpeux de My wife’s home town, terrible et visionnaire relecture de I just want to make love to you qui n’en perd pas une once d’aura sexuelle – au contraire –, Dylan a bien des raisons de ricaner. Non seulement il change d’atmosphère et de voix comme de chemise, mais chacun de ses costumes – chef d’orchestre fantôme, crooner bluesy, rocker ténébreux – lui colle à la perfection au corps. Chaude et moite, la texture sonore rappelle quelque-chose de l’humeur générale de Love and Theft, avec un petit côté Desire pimenté ; la voix du maître, quant à elle, nous frappe de plein fouet, creuse son petit bonhomme de chemin dans les parois du crâne, et de l’intérieur nous tapisse de ses troublantes aspérités. Amèrement nostalgique sur This dream of you, petit bijou de sobriété dans son divin écrin de violon et d’accordéon, elle laisse ici pointer une note de désespoir superbement retenue, telle une larme en suspension… Puis Dylan s’ébroue, flanque tout par terre : Shake shake mama, blues torride et bien gras, agite ses grandes mains sulfureuses et opère quelques délectables saillies en dehors des sentiers battus… On l’aura compris, Dylan pète le feu et compte bien nous éclabousser de ses flammes.

Il y aurait sans doute un chapitre à écrire sur toutes les pistes de cet album directement propulsé, par la voix de son héros et l’habile instrumentation qui l’habite, au rang de chef d’œuvre ; rompant d’avec un Ain’t Talkin’magistral qui sur Modern Times sonnait comme une chanson-testament – sans en renier toutefois les cendres fumantes, dont il joue à loisir –, Dylan se paie le luxe d’une virée effrénée à travers mondes et temps, accrochant par la même occasion un radieux sourire au marbre de son monument.

 

Mais on s’en doutait un peu : quelqu’un qui lit James Joyce ne peut pas être foncièrement mauvais.


 

 

Publié dans Dylanologie

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T
Tu as abandonné le temple Oyster ? <br /> C'est dommage ..
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M
<br /> <br /> Je prends quelques vacances, mais je reviens aérer les lieux de temps en temps...<br /> <br /> <br /> <br />
T
Tu as abandonné le temple Oyster ? <br /> C'est dommage ..
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D
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E
Oui, ce disque est très bon. Ton commentaire lui rend hommage!
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