Le temps qu'il reste - Elia Suleiman

Publié le par Mr. Oyster

Le silence de Suleiman me parle. Mutique, flottant, ses yeux de chien battu fouillant l'ombre, l'individu ne hume pas seulement l'air tourmenté de Palestine, mais nous restitue une fascinante et sobre vision de notre humaine condition. Poète apatride et enfant égaré, jonglant avec les atmosphères, les dates historiques et la vie de famille, Elia Sueilman réalise une précieuse alchimie. Cette vision globale, sans mots pompeux, de l'insidieux absurde qui imprègne notre vie quotidienne, se trouve en filigranes au coeur même du contexte particulier : le conflit insoluble, la guerre qui fait avancer le désert depuis presque soixante années. Sans déprécier l'urgente importance du sujet palestinien, sans dévaloriser le drame de la simple quotidienneté ; chaque versant du film constitue ainsi toujours la douloureuse métaphore de l'autre.

 

 

 

Il y a quelques temps, j'aurais déploré l'absence au sein du film de véritable parti-pris politique : c'est que le problème palestinien n'est pas traité ici en tant que problème géo-politique, mais en tant que problème humain, à l'échelle de l'individu et de ses subtilités. Poétique, amer, drôle par magie, Le temps qu'il reste déploie des trésors de silence et de mise-en-scène (on touche à un rare théâtre) pour nous envoûter, nous faire progresser à son rythme - planant - dans la trame d'une universelle autobiographie. Elia Suleiman frappe au coeur en puisant dans la mélancolie l'onirisme, en captant dans la réalité cruelle les tristes beautés. Sa présence oscille entre le spectral et le cartoonesque - Droopy chagrin errant au gré des rues nazaréennes. Son art embrasse la littérature d'Elias Khoury et de Mahmoud Darwich, poètes de la terre et des pieds nus qui la foulent. Dans la guerre, son silence de tendresse ciselé finit par nous bercer.

 

Le regard en guise de bagages, Elia Suleiman ne surplombe pas son sujet, il en est baigné, le vit, en respire le souffle intérieur et le restitue avec une heureuse douceur. Il est à lui seul un autre discours, tout d'amour et de temps suspendus. J'aimerais beaucoup revoir son précédent film, Intervention Divine, et avoir une conversation avec ce monsieur.



                                               

Publié dans Vrac

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