Bouquins

Vendredi 20 mars 2009

« Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. » *

 

De récentes conversations nocturnes et un débat aviné m’ont ramené plusieurs années en arrière. Je trimballais sur le sable fin mon pavé – le sel, le soleil caniculaire, le vent du Pacifique attaquaient la couverture cartonnée, sans jamais me détourner de ma lecture fébrile. Des bords de l’océan jusqu’au sommet de la montagne, il en a vu du pays, le vieux bonhomme, tandis que j’éprouvais dans ma chair même l’aride beauté de ses phrases – moins leur résonance dans l’histoire que leur mystérieux écho dans mon âme. Tout un monde découpé en tranches entre mes tempes. Je ne reviendrai pas sur les concepts, cette transfigurante matière ; pas plus que sur la nature définitive d’une œuvre pourtant inachevée, dont le langage continue – peu importe qu’il soit ou non entendu, il s’agit d’une universelle nécessité –, à travailler au corps les siècles, jusqu’à l’apothéose. Tout le déni, toutes les récupérations comptent peu, le génie marche seul et ce n’est que l’image de sa vérité que l’on fige dans la pierre.

 

Oh, ce serait très facile de s’en remettre à l’absurde crise actuelle – juste une petite crispation des hautes sphères qui se sont dégonflées – pour tendre une oreille distraite : « Le développement des contradictions d’une forme de production historique est la seule voie historique qui mène à sa dissolution et à sa reconfiguration. » Le débat sera résolu de lui-même, la boucle ultimement bouclée, quelles que soient les circonstances particulières et les élans de lyrisme politique. Tous les concepts conserveront d’eux-mêmes leur éternelle actualité – « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent présentement. » **

 

 

 

 

Highgate Cemetery, juin 2005

 

Les orateurs, leaders, piégeurs, sophistes de tous bords n’y entendent rien. Oui, à l’image de la thèse qu’il défendait (et qui a échappé à tout le monde) le vieux barbu demeure « l’énigme de l’histoire résolue et il sait qu’il est cette résolution. »*** J’aurai beau hausser les épaules, subsistera dans un pan de ma mémoire l’ombre de ce sphinx souillé par les pigeons crasseux, et pourtant couronné d’un impérissable coin de ciel bleu.

 

* Marx à Engels, 1882

** L’Idéologie allemande, 1846

*** Manuscrits de 1848

Par Mr. Oyster
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Samedi 8 novembre 2008

Comme quoi on peut s’appeler Cyrano de Bergerac, vivre au dix-septième siècle et n’en avoir pas moins 400 ans d’avance. Les X-Files avant l’heure, David Hume prenant le thé dans les étoiles et Homère ayant abusé de spiritueux maréotiques. Moments choisis :

 

 

« Cela donc supposé, je dis que la Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l’influence de ce grand feu, elle se tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d’un point dont il n’a que faire, que de s’imaginer quand nous voyons une alouette rôtie, qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l’entour. Autrement si c’était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade ; que le fort dût plier sous le faible, le grand servir au petit ; et qu’au lieu qu’un vaisseau cingle le long des côtes d’une province, on dût faire promener la province autour du vaisseau. »

 

« "En effet, disait-il, je m’imagine que la Terre tourne, non point pour des raisons qu’allègue Copernic, mais pour ce que le feu d’enfer (ainsi que nous apprend la Sainte Ecriture) étant enclos au centre de la Terre, les damnés qui veulent fuir l’ardeur de la flamme, gravissent pour s’en éloigner contre la voûte, et font ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une roue, lorsqu’il court enfermé dedans. " »

 

 

 

« Quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi ; car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ; ou si, lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement, par le poison qu’il inspire à vos artères, que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes.

- En effet, lui dis-je en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours à s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête. »

 

Etats et empires de la Lune

Par Mr. Oyster
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Jeudi 30 octobre 2008

   Depuis vingt années que tourne l’inlassable manège du Never Ending Tour – conceptuellement fascinant –, on peut légitimement se demander si certains intellectuels hexagonaux ne seraient pas en fait de foutus passéistes. Ici, l’auteur couvre une période allant de 1962 à 1969, et identifie trois moments dans l’insatiable quête dylanienne d’authenticité. Voici donc le Dylan dissident, ancré dans la tradition du protest-song et l’idéal d’un engagement progressiste ; le Dylan surréaliste épluchant méthodiquement l’oignon de sa seule conscience ; le Dylan architecte des basement tapes, déterrant les racines de l’Amérique pour travailler au corps la matière même de son art.

 

 

 

Davantage historique que philosophique, l’ouvrage s’efforce néanmoins de saisir les multiples figures de l’artiste à travers la notion de rupture. Si Dylan tourne la page, sinon des aspirations sociales de son époque, du moins du rôle dans lequel on prétendit le fixer, c’est qu’il faut rompre avec une certaine « vision strictement politique du sujet. » Le témoin d’une époque, frotté aux luttes idéologiques de son temps, doit se défaire du carcan de la tradition pour se muer en artiste – forcément individualiste : soif émancipatrice de renouvellement caractérisée par la figure du Dylan surréaliste. Rousseau passe par-là : « Un homme dans toute la vérité de la nature. » En l’occurrence, « un artiste s’exprimant en tant qu’homme, une voix humaine, parlant aux individus, exprimant leurs sentiments. La différence est que Dylan ne veut plus exprimer de sentiments sociaux ou politiques, mais simplement ses propres sentiments. » Dans cette optique, l’artiste jouera sur la désorientation, l’esthétique du choc – et inversement – et du désenchantement. Cependant, le recours à un langage plus ou moins surréaliste, à une musique mêlant les codes du blues aux explosions d’un rock en pleine métamorphose, relève moins d’une posture revendiquée que du jeu. Le fou à tête d’ampoule n’est pas celui des Manifestes bretonniens du surréalisme. Rien de définitif – puisque l’artiste se promène. Il balade de concerts en concerts, de styles en styles sa figure de peintre de la vie moderne. 

 

« Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? À coup sûr, cet homme, tel que je l’ai dépeint, ce solitaire doué d’une imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité… » (Baudelaire, Le peintre de la vie moderne)

 
Ce à côté de quoi passent tous les ouvrages s’attachant essentiellement à l’enfance de Dylan, c’est le point final de cette recherche. Ou plutôt, devrait-on dire, ses points de suspension. Car la modernité dans l’art n’est finalement jamais acquise. Rien n’est en effet plus irrésistiblement moderne que la modernité indéfinie, en substance détemporalisée, qui n’en finit pas de renaître et de se retourner, à l’image de ce Never Ending Tour toujours sur la route. La modernité dans l’art engage un rapport de l’art à l’être qui redéfinit le rapport de l’être au temps. Elle  apparaît ainsi très paradoxalement comme un art détemporalisé porté par un génie éternel.

Par Mr. Oyster
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Mardi 21 octobre 2008

Je vous entends déjà vous exclamer : ça y est, Oyster a coulé une bielle, va falloir aller le visiter à Sainte-Anne. Que nenni ! Je suis simplement retombé, en errant sur le web, sur ce téléfilm – il faut bien l’admettre – finalement pas mal foutu, Intruders (visible dans son intégralité ici). J’avais vu ce film au début des années 90, à l’âge de neuf ou dix ans, je ne vous raconte pas les cauchemars pendant des mois, mais passons. Du coup, ce film m’a fait me souvenir du livre controversé de John E. Mack, que j’ai lu, pour le plus grand déplaisir de ma santé mentale, à la même période. Psychiatre, professeur à l’université de Harvard, accessoirement prix Pulitzer 1977 (pour sa psychanalyse de T.E. Lawrence), Mack a subi les foudres de la profession – à tort ou à raison – pour avoir enquêté pendant 10 ans sur des centaines de cas de prétendus abductés.

 

 

 

Respirons un grand coup. Le terme d’abductés désigne ces personnes atteintes d’un traumatisme tout à fait spécial, accompagné d’inquiétants symptômes physiques, qui prétendent une fois mises sous hypnoses avoir été rien moins que kidnappées par… des extraterrestres. Oui, des petits hommes verts, sauf que là, ils ont la peau grise. Et de grands yeux noirs télépathiques en fait d’antennes. Soulignons-le tout de suite, ces témoignages livrés sous hypnose posent de multiples problèmes : capacité à fabuler, influence du thérapeute sur le patient, etc. Ce qui intéressait Mack, c’était 1) les similitudes frappantes entre les témoignages de personnes très diverses, 2) la concordance de symptômes physiques tels que saignements de nez, migraines et douleurs des parties génitales, et 3) les modifications comportementales et spirituelles induites chez les supposées victimes. Or, c’est là que le bât blesse : l’interprétation de Mack accorde une telle importance à la dimension spirituelle de la chose que l’on frise le new age. On s’éloigne des prétendus faits, au profit d’une vision écolo-cosmique qui mèle l’ufologique au religieux (tendance d’ailleurs à la mode chez certains soucoupistes) : révélation, conscience planétaire, etc. Par le biais de l’ufologique, le religieux se trouve ré-injecté au monde moderne : cicatrices et autres implants ne relèvent-ils pas du stigmate ?

 

A ce titre, la partie explicative d’Intruders (pour lequel Budd Hopkins et Mack ont été conseillers techniques) se révèle très faiblarde. Mack est mort en 2004 renversé par une voiture, et je suis très étonné que certains ufologues n’aient pas crié au Grand Complot. Restent de ce dossier extraterrestre des histoires troublantes – fussent-elles vraies ou non – et un élément philosophique intéressant quoique sans doute inapproprié : nous ne devrions pas avoir besoin d’une vie extraterrestre pour résoudre les problèmes de ce monde, mais la preuve de celle-ci pourrait paradoxalement nous servir de prétexte. CQFD.

 
Demain, une note passionnante sur le thème : « Avez-vous participé à des orgies intergalactiques dans une soucoupe volante ? »

Par Mr. Oyster
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Dimanche 12 octobre 2008

L’autre soir, il y avait Chuck Palahniuk à la télé. C’était dans Tracks, l’émission d’Arte sur « les musiques et les cultures qui ne tiennent pas en place » - il faudra qu’on m’explique pourquoi, les rares fois où par hasard je tombe sur Tracks, les cultures qui ne tiennent pas en place semblent se résumer au metal, au hard-rock ou au mouvement gothique, mais passons. Chuck Palahniuk, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, est cet horrifique auteur qui a accédé à la célébrité lorsque son premier roman, Fight Club, a été adapté au cinéma par David Fincher.

 

J’aimais beaucoup Fight Club, et j’en garde un souvenir presque ému – sauf que je n’y retoucherai sans doute jamais. Fight Club possède certes une certaine charge subversive doublée d'une interrogation existentielle susceptible de faire trembler les adolescents en mal de sensations fortes. Quand je l’ai lu, j’avais l’âge approprié, l’âge où d’autres aujourd’hui se pâment en écoutant du Tokyo Hotel, les petits cons. Le livre paraissait suant d’une colère qui avec le recul – bigre – me laisse froid. Oui, j’ai mal vieilli. Fight Club, ce sont des types qui se foutent sur la gueule pour se donner l’impression d’exister dans un monde où vivre se résume à consommer. La bonne idée du roman, c’est que la bagarre apparaît comme une sexualité nouvelle – une sexualité entre hommes las de se masturber sur les catalogues de vente par correspondance. Car Chuck Palahniuk part du constat plus ou moins légitime que les catalogues de vente par correspondance ont remplacé les bons vieux magazines porno, et voilà pour la critique du néo-libéralisme.

 

Chuck Palahniuk aurait pu être un bon auteur, car il ne manque pas d’idées intéressantes, tant sur le plan de la forme que sur celui du fond. Ses livres sont décousus, regorgent d’anecdotes qui sentent le vécu, et se fondent sur les petits tabous de nos sociétés proprettes – les sectes du star system dans Survivant, la transexualité dans Monstres invisibles, l’addiction au sexe dans Choke… Dans Berceuse, je ne sais plus.  Car, finalement, l’histoire se répète. Toujours le même procédé narratif, toujours la même phrase rapide (et parfois brouillonne), toujours les mêmes anecdotes croustillantes qui finissent par lasser. A la télé, le type qui interviewait Palahniuk lui demandait : « allez, racontez-moi une anecdote ! ». Palahniuk de s’empresser : « Vous savez ce qu’il y a de pire quand on bosse dans un hôpital psychiatrique ? C’est tous ces types en camisole qui à force de se débattre expulsent leur anus. C’est vraiment horrible de devoir leur remettre l’anus en place… »

 
On trouvera un autre exemple du talent de Palahniuk ici. Le problème de ce talent, c’est qu’il s’est assis dans ses propres limitations. La transgression a du bon, certes – sauf quand le talent refuse de se transgresser lui-même.

Par Mr. Oyster
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