Vrac

Mercredi 26 août 2009

Le silence de Suleiman me parle. Mutique, flottant, ses yeux de chien battu fouillant l'ombre, l'individu ne hume pas seulement l'air tourmenté de Palestine, mais nous restitue une fascinante et sobre vision de notre humaine condition. Poète apatride et enfant égaré, jonglant avec les atmosphères, les dates historiques et la vie de famille, Elia Sueilman réalise une précieuse alchimie. Cette vision globale, sans mots pompeux, de l'insidieux absurde qui imprègne notre vie quotidienne, se trouve en filigranes au coeur même du contexte particulier : le conflit insoluble, la guerre qui fait avancer le désert depuis presque soixante années. Sans déprécier l'urgente importance du sujet palestinien, sans dévaloriser le drame de la simple quotidienneté ; chaque versant du film constitue ainsi toujours la douloureuse métaphore de l'autre.

 

 

 

Il y a quelques temps, j'aurais déploré l'absence au sein du film de véritable parti-pris politique : c'est que le problème palestinien n'est pas traité ici en tant que problème géo-politique, mais en tant que problème humain, à l'échelle de l'individu et de ses subtilités. Poétique, amer, drôle par magie, Le temps qu'il reste déploie des trésors de silence et de mise-en-scène (on touche à un rare théâtre) pour nous envoûter, nous faire progresser à son rythme - planant - dans la trame d'une universelle autobiographie. Elia Suleiman frappe au coeur en puisant dans la mélancolie l'onirisme, en captant dans la réalité cruelle les tristes beautés. Sa présence oscille entre le spectral et le cartoonesque - Droopy chagrin errant au gré des rues nazaréennes. Son art embrasse la littérature d'Elias Khoury et de Mahmoud Darwich, poètes de la terre et des pieds nus qui la foulent. Dans la guerre, son silence de tendresse ciselé finit par nous bercer.

 

Le regard en guise de bagages, Elia Suleiman ne surplombe pas son sujet, il en est baigné, le vit, en respire le souffle intérieur et le restitue avec une heureuse douceur. Il est à lui seul un autre discours, tout d'amour et de temps suspendus. J'aimerais beaucoup revoir son précédent film, Intervention Divine, et avoir une conversation avec ce monsieur.



                                               
Par Mr. Oyster
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Samedi 10 janvier 2009


     Depuis le temps que mon innombrable lectorat rue dans les brancards. Depuis le temps que je me dis qu’il faut que je m’y remette… Bien des péripéties plus tard, c’est finalement un film de Jean Eustache qui m’a décidé. Un film d’Eustache, et un groupe de rock aujourd’hui disparu, dont je ne me lasse pas de m’extasier de la nationalité, puisqu’il s’agit d’un groupe de rock français. Si, si, avec des textes qui sonnent comme des claques et une ambiance musicale à se rouler par terre de bonheur – ou à éprouver l’impérieuse nécessité de la défenestration, c’est selon. Ce groupe aujourd’hui enterré, qui sévissait dans les années 90 (c’est-à-dire l’époque où je me complaisais, planqué sous une chevelure démesurée, dans l’écoute fébrile et niaise de Manu Chao, Noir Désir et consorts), ce groupe donc a donné naissance à deux autres intéressantes aventures intitulées Expérience et Programme. Je ne connais pour l’heure que cette seconde et minimaliste formation, dont le slam glauque tour à tour scandé, chuchoté, torturé sur une musique déliquescente flirtant avec les zones les plus sombres de l’abstraction (musique concrète et abstraction, en voilà un débat intéressant), vous enivre de visions surréalistes et d’aphorismes nihilistes au goût âpre de bile, de poésie spontanée, enragée, hallucinée, désespérée mais sans fard, qui vient des tripes. Les paysages urbains enfumés, toujours prêts à se rompre, succèdent aux instantanés de salles de jeux sinistres et de cœurs mis à nu à même le béton lézardé – tout menace de craquer, tout est saisi dans cet instant orgasmique et bien noir, cette ultime seconde qui précède la rupture. Ici, point d’engagement politique idéaliste, point de bonne conscience dont on se repaît à peu de frais : le décor sent la mort, l’implosion est existentielle. La confrontation du soi au soi, c’est la réduction du tout au rien.

 

Maintenant, me demanderez-vous, quel rapport entre Jean Eustache, réalisateur français de génie dont humblement je ne dirai rien, et le sus-cité Programme ? La réponse, c’est La maman et la putain. Tout est parti de ce petit bijou cinématographique autant que littéraire, qu’On me montra tout récemment et dont il me semble encore entendre l’écho des dialogues quand j’éteins la lumière le soir. Un film qui m’a scotché, touché et bouleversé à force de me retourner, ce genre de films qu’il faut avoir vu pour se rendre compte que l’on a failli tout rater. Sois-en mille fois remerciée. Il faut que je découvre tout Eustache. Et donc, j’en parlais à une copine qui me dit « tiens, tu connais ce qu’en a fait Diabologum ? » (ce fameux groupe français dont j’entendais parler pour la première fois). Du coup, je me procure l’album de Diabologum, # 3, sur lequel figure le morceau La maman et la putain, qui est en réalité la mise en musique d’un des plus saisissants monologues du film. C’est joliment fait, sans prétention, on sent qu’ils touchent à un objet précieux et je peux vous dire qu’ils ne l’abîment pas. Dans la foulée, l’ensemble de l’album, du premier au dernier texte, me révolutionne. Même leurs rares maladresses mettent le doigt sur quelque-chose. J’ignorais qu’un groupe français pouvait faire aussi fort, musicalement et poétiquement parlant. Je décide donc de m’intéresser au travail qui a suivi, et plus particulièrement celui de Michniak, ex-Diabologum fondateur de Programme dont la susmentionnée (j’aime le préfixe sus, c’est l’évidence) copine me file très généreusement par mp3 les albums L’Enfer tiède et Mon cerveau dans ma bouche. Autant vous dire que je les écoute en boucle depuis trois jours et que je n’ai jamais rien entendu de tel. Ils mettent des mots sur ce qui nous pend au nez depuis toujours et soudain nous prend aux tripes. Nous perdent dans le labyrinthe désolé d’un monde infernal directement calqué sur l’intime désolation de notre conscience. C’est douloureux, ça fait du bien et les petits hasards de la vie sont parfois très beaux.




Par Mr. Oyster
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Mercredi 22 octobre 2008

Comment cela, vous ne vous êtes jamais posé la question ? On ne vivra pourtant pas de la même façon selon que l’on a jamais levé les yeux vers les étoiles, ou qu’à l’inverse on participe chaque nuit à des séances BDSM dans une autre galaxie. Pour pimenter vos petites vies ordinaires, voici une liste de critères indicateurs de l'enlèvement extraterrestre qui a tellement traîné sur le web qu’on ne sait plus qui en est à l’origine. Evidemment, la plupart de ces propositions sont nettement orientées, et certaines prises hors du présent contexte peuvent très prosaïquement concerner n’importe quel dérèglement physique et / ou psychologique.

1. Vous avez connu une expérience de temps manquant – une heure ou plus, sans que vous sachiez ce que vous avez fait pendant cette durée.
2. Il vous est arrivé de vous réveiller la nuit sans pouvoir bouger.
3. Vous avez découvert sur votre corps des cicatrices ou autres marques sans savoir d’où elles viennent.
4. Vous avez aperçu des lueurs ou des flashes lumineux dans ou autour de votre maison.
5. Vous vous êtes réveillé la nuit en ayant l’impression de tomber, depuis une certaine hauteur, dans votre lit.
6. Vous avez un traumatisme lié à un objet particulier (un visage, un objet médical…)
7. Vous rêvez souvent d’évènements en rapport avec des ovnis, ou plus généralement du cosmos.
8. Vous avez vu personnellement un ovni, ou quelqu’un dans votre entourage proche.
9. Vous vous êtes découvert un grand intérêt pour l’écologie et les choses spirituelles.
10. Vous avez le sentiment de devoir exécuter un plan, une mission sans que vous sachiez de quoi il s’agit.
11. Vous avez développé une certaine anxiété depuis un événement inexplicable dans votre vie.
12. Il vous est soudainement arrivé des expériences psychiques (divination, etc.)
13. Si vous êtes une femme : vous avez subi une ou plusieurs fausses couches dans votre vie, ou disparition inexplicable du fœtus.
14. Il vous est arrivé de vous réveiller dans un endroit inhabituel, sans vous souvenir de vous y être endormi.
15. Vous rêvez souvent d’animaux aux yeux étranges (hiboux, etc.) qui vous observent, ou vous avez peur des yeux.
16. Vous vous réveillez souvent la nuit en sursaut, sans savoir pourquoi.
17. Vous êtes mal à l’aise quand on parle d’ovnis ou d’extraterrestres dans la presse, au cinéma…
18. Ce sujet vous passionne, ou vous éprouvez à l’inverse une forte aversion pour ces questions.
19. Vous souffrez de phobies très fortes, sans connaître leur origine (araignées, bruits, lumières, instruments médicaux, peur du noir, peur d’être seul).
20. Quelqu’un auprès de vous s’est retrouvé paralysé pendant un court laps de temps. 
21. Un témoin vous a vu subir un événement inexpliqué.
22. Il vous est arrivé de devoir vous rendre à un endroit inhabituel sans savoir pourquoi vous y alliez – vous deviez le faire.
23. Vous rêvez fréquemment que vous volez, que vous passez à travers les murs, les fenêtres…
24. Vous avez observé une brume étrange dans votre chambre, ou un faisceau de lumière pénétrant par la fenêtre.
25. Vous entendez des sifflements réguliers dans votre oreille, des sons que vous ne pouvez identifier.
26. Vous souffrez ou avez souffert de fréquents saignements de nez.
27. Vous éprouvez ou avez éprouvé des douleurs fréquentes dans vos parties génitales.
28. Vous souffrez de sinusites chroniques et de migraines répétées.
29. Vous constatez de fréquents problèmes d’électronique autour de vous : appareils qui se dérèglent, lumières qui s’éteignent à votre approche, etc.
30. Vous avez observé une silhouette inconnue dans votre maison ou votre jardin.
31. Vous éprouvez une crainte peu commune des examens et des traitements médicaux.
32. Vous rêvez souvent d’actes chirurgicaux.
33. Vous souffrez d’insomnies ou faîtes des cauchemars répétés.
34. Vous êtes enclin à un comportement compulsif, vous êtes facilement dépendant.
35. Vous pensez trop souvent à ce genre d’histoires, vous avez le sentiment de devenir fou.
36. Il vous arrive d’entendre une voix dans votre tête, ou de vous sentir guidé.
37. Vous avez des problèmes sexuels et sociaux. Vous ne vous engagez pas par crainte d’interférer avec quelque chose.
38. Vous devez absolument dormir contre le mur.
39. Vous êtes d’une extrême vigilance par crainte d’un événement que vous ne parvenez à définir.
40. Vous ne faîtes confiance à personne.
41. Vous rêvez fréquemment de destruction, de catastrophes.
42. Vous avez le sentiment que vous ne devez pas parler de ces choses, pourtant vous éprouvez le besoin de le faire.
43. Beaucoup de choses dans cette liste vous rappellent votre enfance ou vos parents.
44. Vous avez essayé de résoudre ce type de problèmes dans le passé, sans succès.
45. Vous êtes attiré par des personnes qui souffrent de problèmes similaires.
46. Vous éprouvez un mal de vivre diffus, vous aimeriez être ailleurs.

Pour finir, je ne vous cache pas que l’hypothèse d’une vie extraterrestre intelligente ne me paraît pas absurde. Il me semble de plus qu'il faudrait repenser les méthodes de traitement du phénomène ovni (sur un mode à la fois plus scientifique et moins radicalement sceptique).
Je ne vous cache pas non plus que je me suis amusé à répondre à toutes les questions. J’obtiens un total de 14 réponses affirmatives sur 46. Ouf ! je n’irai pas m’enroler dans une certaine secte dirigée par un gourou milliardaire portant beau le chignon tout de suite…
Et pour ne pas passer totalement à côté du sujet, quelques sites intéressants ET sérieux : le blog ufofu, le site du GEIPAN et un article du laboratoire de zététique de Nice.


Par Mr. Oyster
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Mercredi 1 octobre 2008

« Le mot qui commence par un r… », dit-on dans les journaux anglais. Comme dans La P… respectueuse de Sartre. La récession, cette obscénité. La récession, c’est quand les bourses se rétractent. Pour connaître l’ampleur de la crise, il faut regarder les bourses : elles ont le scrotum tout rétréci. Elles souffrent, elles sont agitées de spasmes, leur agonie est lente. C’est sale.

 

Pas beau à voir non plus, Debeliou Bush qui découvre soudainement les vertus du socialisme. Ou Nicolas Sarkozy qui annonce devant un parterre de bourgeois élégants qu’il faut réguler le capitalisme. Il dit ça au beau milieu d’une assemblée de costards italiens et de robes longues, de corps liftés qui trinquent au champagne – même à travers le poste de télé, leur haleine empeste le caviard. Lénine disait qu’il faut contaminer les assemblées bourgeoises de l’intérieur. Soit Nicolas Sarkozy, l’homme du bouclier fiscal et du karsher, a appris Le Capital par cœur dans la nuit, soit il y a anguille sous roche. Une anguille qui glisse entre vos pattes, s’apprête à attaquer par derrière.

La crise a bon dos : 40000 chômeurs en plus au mois d’août, les réformes réactionnaires qu’il faut voter dans l’urgence, c’est la crise. Le pouvoir d’achat, les caisses vides : la crise. Les bourses rétrécissent mais elles ont le bras long. L’anguille est visqueuse. Le petit Nicolas s’enflamme, ses joues s’empourprent – le champagne, sans doute –, il dit que la spéculation c’est mal. Qu’il faut encadrer de lois le Grand Capital. Non seulement le capital est incompatible avec toute loi, mais quand le capital réclame lui-même l’intervention des lois, c’est que le capital a perdu. Terminé. Mais ça, le petit Nicolas n’y pense pas vraiment. Normal : tous ces gens bien habillés, qui viennent de lui remettre le prix d’ « homme d’Etat de l’année » (ils n’ont pas lu les journaux en 2008, ceux-là) ont suffisamment d’argent sur eux pour renflouer n'importe quelle banque en faillite. Ils scintillent, et ce n’est pas seulement les projecteurs sur les couches de fond de teint. Nicolas Sarkozy surfe sur son anguille.

 

Ils viennent nous annoncer que les temps sont durs. Comme si on avait pas remarqué. Ils disent que les temps seront encore plus durs. Les 815 millions de pauvres gens qui crèvent de faim dans le monde apprécieront. Ils disent ça en scandant leurs phrases, en agitant les bras pour montrer combien ils sont déterminés à lutter.

 

Ils sont vulgaires. On voit leurs montres briller.

 

 

 

Par Mr. Oyster
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Dimanche 28 septembre 2008

Lettre ouverte de Christophe de Ponfilly aux Etats Unis d'Amérique, écrite au lendemain du 11 septembre, qui ne fut pas méditée en son temps et ne le sera pas davantage aujourd'hui, mais bon.


« Votre Nation est immense. Votre Nation est riche. Votre Nation est puissante, et belle à bien des égards. A moins de vous perdre dans l’illusion de vos rêves et de vos mythes, elle ne peut se permettre d’ignorer toute la vérité sur les causes du drame dont vous êtes aujourd’hui les victimes. Alors que le 11 septembre 2001 s’inscrit parmi les jours les plus funestes de votre Histoire, il semble étrange et inquiétant qu’un autre événement, -l’assassinat du commandant Massoud-, n’ait retenu, -à de très rares exceptions près-, aucune attention de vos média. A l’heure où vous préparez votre riposte, vous risquez d’attiser, dans le monde musulman, un feu de haine. Quelques combattants de l’ombre, et de cette haine, n’attendent que vos erreurs pour commettre encore et encore d’autres actes de terreur.

A la force, pour vaincre sans périr, vous le savez, il convient d’ajouter intelligence, habileté et finesse. A l’action, il faut joindre la pensée. Penser en homme d’action, agir en homme de pensée, prendre son temps et tout savoir. La pensée ne doit exclure aucune connaissance de la réalité, fusse-t-elle gênante. Et surtout, surtout ne pas schématiser. Si votre risposte frappe hors de la cible (qui s’est cachée depuis plusieurs jours) vous allez propager le mal que certains de vos services ont, hélas, fait déjà germer dans ces terres d’intolérance, d’ignorance, d’intégrisme et de fanatisme sans savoir où cela mènerait. Alors que Dieu vous garde ! Et nous tous avec vous...

Avant que vos média se concentrent exclusivement sur l’immense drame qui endeuille votre société, le dimanche 9 septembre, dans une vallée du Nord-est de l’Afghanistan, un autre attentat, suicide lui aussi, a été commis contre Ahmad Shah Massoud, homme historique d’Afghanistan que vous avez ignoré pour des raisons que nous sommes nombreux à ne pas comprendre.

Faut-il donc vous expliquer la valeur de cet homme qui vient de payer de sa vie d’avoir été, sur sa chère terre d’Afghanistan, le chef charismatique d’une résistance obstinée contre les Talibans ? Faut-il vous préciser, qu’étant devenu l’adversaire redouté des Arabes et des Pakistanais engagés dans le soutien aux Talibans, il a subi le même sort que chacune des victimes américaines ? Lui n’était pas innocent comme les victimes des attentats commis sur votre territoire, mais il se battait pour une liberté dont vous connaissez la valeur et pour sa culture. Afghan libre, musulman modéré, homme de paix, combattant de la première heure, Massoud aurait le droit de figurer en tête de liste des victimes de ce terrorisme sans morale. Son assassinat a eu lieu avant les attentats-suicides qui vous ont meurtris et ce n’est sans doute pas un hasard. Mais pourquoi donc n’a-t-il aucune place dans vos yeux d’Américains, dans vos pensées, dans vos coeurs ? Faut-il vous écrire que Massoud a été ce héros des montagnes qui a mis à mal l’armée soviétique tellement diabolisée par vos militaires ? Faut-il vous confier qu’il n’a cessé de vous mettre tous en garde contre les dangers dont vous venez d’être aussi les victimes ?

Ses assassins n’étaient pas afghans mais d’origine arabe. Porteurs de passeports belges (volés) ils se sont présentés comme des journalistes. Aux dires d’une journaliste française qui les a rencontrés, ignorant leur noir dessein, ils étaient calmes, avaient l’air cultivé, ne ressemblaient aucunement à des illuminés. Ils étaient pourtant aussi fanatiques que les criminels pirates de l’air qui ont jeté vos avions sur votre monde de richesses et de puissance. Eux aussi étaient mandatés pour une mission précise, bien pensée, soigneusement calculée, longuement préparée. Et eux aussi avaient accepté de mourir pour une cause : détruire ceux qui ne sont pas de leur univers d’islam wahabite. Dans leur caméra était caché de l’explosif ! Dans leurs regards ils voyaient la mort de Massoud pourtant lui aussi musulman. Ce 9 septembre, dont aucune chaîne de télévision américaine ne parle, fut donc marqué par une interview sans enregistrement, ultime temps consacré par Massoud à vouloir faire entendre au monde extérieur sa lutte contre l’intolérance. Ainsi, dans un bureau grand comme un placard du World Trade Center de New-York il y eut une déflagration, dévastatrice, qu’aucune caméra ne filma. Là aussi l’horreur fut celle de corps déchiquetés : ceux des deux criminels, de Massoud, d’un garde et d’un de ses proches conseillers, Massoud Ralili, homme lucide et ami du temps des combats contre les Soviétiques. Le lien entre cet attentat-suicide et ceux perpétrés, trois jours plus tard, à New-York et à Washington, est évident. L’ignorer revient à passer sous silence une partie des causes qui ont amené à la situation actuelle.

Le 11 septembre, vos média ont rapidement désigné comme suspect numéro un des attentats contre votre Nation Oussama Ben Laden, terroriste saoudien, ami des Talibans, déjà accusé en 1998 des attentats meurtriers de vos ambassades de Nairobi (Kenya) et de Dar-es-Salaam (Tanzanie). Un ennemi qui, décidément, possède une sacrée puissance, incarnant le diable à lui tout seul. Il est vrai qu’il est milliardaire et que l’argent, vous êtes bien placés pour le savoir, sert à acheter ce que l’ont veut : des compétences, des complicités humaines, même des existences et, sans doute, à condition d’y mettre le prix : des morts... Je ne peux pas croire que vous pensez qu’il est seul contre vous. Oussama Ben Laden est une image. Ces dernières années, des journalistes l’ont trouvé dans la ville de Kandahar. Vos services auraient pu l’exécuter. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Derrière l’image de ce diable existe une réalité de complicité de haine qui implique bien d’autres arabes fanatiques, quelques Talibans criminels et de nombreux militaires pakistanais directement compromis dans la mise en folie et la destruction d’un Afghanistan libre et indépendant. Votre Nation vient de subir des attaques qu’elle pensait inimaginables sur son territoire. Elle ne sait plus comment réagir, se trouve comme sonnée, percluse de tensions, de tristesse et de sentiments de vengeance. Je me demande pourtant si le monde virtuel avec lequel vous flirtez de plus en plus souvent ne vous joue pas un tour tant l’audace et le mal de l’agression sont grands. Alors que vos télévisions débitent reportages sur reportages, reprenant, à l’infini, les images les plus spectaculaires des explosions et les séquences les plus émouvantes, des commentaires de tout bord se font entendre. A aucun moment Massoud et le combat des Afghans amoureux de paix et de liberté n’a été mentionné.

Pourquoi ? Pourquoi, si peu de personnes, chez vous, osent rappeler que vos services secrets ont joué avec le feu qui vient de vous brûler ? Pourquoi aussi n’avoir pas tendu l’oreille pour écouter ceux qui vous parlaient d’Afghanistan avec justesse ? A se croire invulnérable on finit par s’affaiblir. Apprendre des erreurs, c’est ce que Massoud était en train d’accomplir. A vous aussi de ne pas manquer l’usage de l’expérience. De Paris, qui représente un minuscule point sur la carte du monde où vous êtes si puissants, j’ose me joindre à ceux qui rappellent que vos services secrets, dont vous attendez aujourd’hui qu’ils fassent toute la lumière sur les réseaux terroristes, semblent à bien des égards suspects. Leur implication dans les jeux machiavéliques du passé de l’Afghanistan a aujourd’hui des conséquences qu’on aurait tort de passer sous la gomme de l’oubli. N’allez pas voir dans cette mise en accusation une parmi d’innombrables manifestations d’anti-américanisme. Il n’en est rien. J’aime sincèrement l’Amérique et je suis triste de ce qui vous meurtrit. Mais aimant aussi l’Afghanistan, j’ai, en moi, une expérience de terrain et quelques fragments de vérité qui m’empêchent de me taire. Pour avoir connu et suivi Massoud à travers ses combats, -contre les Soviétiques d’abord, puis contre les Talibans et leurs soutiens- j’ai acquis la certitude qu’il y avait en lui la détermination d’un juste. Pourquoi l’Amérique l’a-t-elle à ce point ignoré, tout comme elle n’a pas entendu ses avertissements concernant les dangers que ses ennemis faisaient planer sur le monde ? Cruel, triste et terrible constat : vos morts sont là, résultat de votre aveuglement. Alors que Massoud aurait objectivement dû devenir votre allié dans la lutte contre le terrorisme musulman, il vient de succomber à ses blessures, assassiné par ceux-là même que vos services ont aidé et qui vous, et nous haïssent tant. Mais les hommes de Massoud vivent et vous devez les aider.

J’aime l’Amérique mais ne comprend pas votre si fréquente ignorance des mondes hors de vos frontières. Vos chaînes de télévision qui fabriquent leurs génériques d’éditions spéciales comme des bande-annonces de films à grand spectacle, font peur. Ne risquent-elles pas de vous enfermer sans cesse dans des fictions ? Généreuse, courageuse et solidaire votre population, mise à vif, est prête à la guerre oubliant celle du Vietnam qui a fait tant de victimes et rien résolu, celle du Golf qui a masqué la réalité de véritables tragédies, celle de Somalie qui n’a rien réglé, celles de frappes chirurgicales qui font des tâches et des meurtres... Faire la guerre n’est peut-être pas la solution la plus efficace pour lutter contre un ennemi qui vous échappera toujours si vous ne le connaissez pas autant qu’il vous a étudié. Les pauvres Afghans qui vivent dans la guerre depuis plus de 20 années, eux, n’ont pas à payer pour une poignée de fous que vos hommes de l’ombre ont alimenté en armes et en dollars. Car il s’agit bien de voir les choses en face et le répéter pour ne pas l’oublier : pendant des années, votre CIA a soutenu les plus fondamentalistes des Afghans, faisant naître des monstres maintenant incontrolâbles. Quantité d’hommes étrangers à l’Afghanistan (Algériens, arabes des Emirats, Palestiniens, Saoudiens, Soudanais...), sont venus s’entraîner à faire la guerre et la guérilla durant des années. Choisir les plus musulmans d’entre eux et en voir les plus efficaces adversaires des Soviétiques, était un pari tordu et primaire.

 Les Occidentaux qui connaissaient le terrain, Français pour la plupart, ont tout fait pour le faire comprendre à vos spécialistes. En vain ! Celui qui combattait les Russes avec le plus d’efficacité, c’était Massoud, pas ceux qui recevaient le soutien américain ! En 1992, celui qui réussit pourtant à prendre Kaboul des mains des communistes afghans (trois années après le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan), c’était encore Massoud. Hélas pour le peuple afghan, en cette année 92, personne n’est venu aider à désarmer une population qui ne savait faire que la guerre ou la subir. Massoud n’a pas pris le pouvoir, l’a laissé à un président qui a humilié les Pachtounes aujourd’hui Talibans. Cinq semaines après l’entrée des hommes de Massoud dans la capitale afghane, Gulbudine Hekmathyar, avide de pouvoir, jaloux de Massoud, prêt à tout et soutenu par votre CIA, a fait bombarder la ville sans répit. Comment vos services secrets ont-ils pu se tromper à ce point ? Comment et pourquoi ont-ils choisi d’écouter les Pakistanais dont l’obsession a toujours été de tenir tête à l’Inde et garantir leur profondeur stratégique en contrôlant l’Afghanistan ? N’ont-ils pas vu, vos spécialistes pourtant non dénués d’intelligence, n’ont-ils pas perçu, dans leurs savantes analyses prospectives, qu’il y aurait, un jour, un danger à miser de la sorte ? L’intérêt pour vous, Américains, pour nous Occidentaux, n’aurait-il pas dû être de soutenir Massoud qui demandait de l’aide, qui voulait des élections, qui voulait désarmer la population, qui, en fait, parlait de paix après ses erreurs de Kaboul ?

Non, vous avez ignoré cet homme. Vous avez même aidé, dans un deuxième temps, le mouvement des Talibans que les Pakistanais vous présentaient comme étant les seuls à pouvoir enfin ramener la paix en Afghanistan. Une de vos compagnies pétrolières, dans une alliance avec une compagnie saoudienne (Unocal et Delta) s’est même mise à croire en la possibilité de construire un gazoduc pour amener, à travers l’Afghanistan, le gaz naturel du Turkmenistan jusqu’aux ports pakistanais. Les dollars reçus par les Talibans ont alors servi à acheter des commandants moudjahidin pour leur faire rendre les armes, certes, mais conduire la guerre contre Massoud et l’Alliance du Nord. Que ces Talibans soient entourés d’arabes fanatiques et de conseillers pakistanais n’a, de toute évidence, jamais gêné vos services secrets. Que la folie extrémiste des Talibans ait existé et ne se soit pas privée d’infliger ses mesures radicales à la face du monde, ne vous a pas, apparemment, donné envie de voir de plus près de quoi était fait ce qui déterminerait l’avenir ? Etrange mépris de la réalité des hommes. Vos services ont utilisé des êtres humains comme s’il s’agissait de pions sur un échiquier. Ils ont acheté ceux qui pouvaient être achetés, les sans-loi. Mais la pâte humaine n’est pas toujours aussi maléable qu’on le croit. Les raisons qui font vivre les hommes ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Vos services ont semé un feu dont vous êtes aujourd’hui les victimes. A présent, l’heure est grave : alors que vos services secrets ont à désigner les coupables, ne choisissez pas la loi du talion pour détruire ceux que vous avez si peu compris et que vous caricaturez encore aujourd’hui dans vos média. Faites attention, je vous en prie : la population afghane, dans la richesse de ses ethnies et de sa culture, n’a pas à payer pour des crimes qu’elle subit depuis si longtemps. Sa résistance doit être soutenue. En Afghanistan, les responsables criminels sont peu nombreux, vos services les connaissent peut-être mieux que nous puisqu’ils ont été longtemps leurs interlocuteurs. Oussama Ben Laden, coupable ou bouc emissaire, est parti se cacher et se réjouira de vous voir multiplier les erreurs pour mieux allumer le feu de la révolte contre notre Occident. Si vos moyens technologiques vous permettent de le localiser, la précision sera votre victoire. Mais il est loin d’être seul, vous le savez. Car l’Afghanistan n’est pas le seul endroit du monde où se préparent les combattants de la haine.

 En assassinant Massoud, vos ennemis ont rendu plus opaque la réalité afghane. De grâce, n’oubliez jamais que vous étiez heureux de voir les paysans afghans tenir tête, avec courage et dignité, à l’armée soviétique. Votre Président Reagan les appelait alors les combattants de la liberté. Une démocratie comme la vôtre a besoin de lucidité pour continuer à être une réalité. Les raisons de la haine dont vous êtes victimes sont aussi à rechercher en vous-même... en nous-même également puisque nos hommes politiques n’ont pas su, eux aussi, aider Massoud venu demander, il y a quelques mois, à Paris et à Strasbourg de faire pression sur le Pakistan. Dieu vous garde de vos représailles. Ne mettez pas le feu dans un jardin exsangue où vos représentants ont fait naître des broussailles, soyez précis, sages et généreux. Il en va ainsi des Nations qui veulent rester grandes et riches et puissantes et belles et justes... et servez-vous de ceux qui savent. »

Par Mr. Oyster
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