Dylanologie

Vendredi 15 mai 2009

Gnôle en main, le vieux se balançant au gré d’un rythme hypnotique dans son fauteuil percé laisse errer ses yeux sur les murs délavés. Ses regards errent derrière chaque fenêtre, plus extralucides que jamais. Il déglutit et s’absorbe, flairant les mondes affleurant aux carreaux…

L’improbable fanfare municipale d’un village clandestin à la frontière mexicaine. Les cuivres et accordéons s’ébrouent de concert dans la poussière que foulent les señoritas aux yeux noirs, habillées de voiles écarlates. Puits à sec et verres renversés,  planches sur tréteaux croulant sous le poids d’improbables festins – on s’amuse bien dans ce désert de serpents à sornettes et de danses bariolées…

Le Chicago industriel des années 50, avec ses colères rentrées et ses reflets de fer-blanc, à l’heure où les fumées des usines se mêlent aux vapeurs de l’aube, les musicos claqués aux files de prolos noirs sur les trottoirs détrempés – Muddy Waters mâchonnant ses chansons dans un coin de la toile s’adosse au piano détruit qui prend la flotte.

Les eaux sont montées sur la montagne et se sont retirées, laissant place à la platitude des sommets, les cimes lasses qu’arpente d’un pas lourd le fantôme désolé. Ereinté, hagard, il ne se soucie guère que de sa solitude et des rayons blafards qui le traversent, humant dans l’air un parfum de non-retour que charrie le vent muet.

Dans sa vieille cervelle les visions se superposent et accouchent d’une bizarre unité. Il revient de chacun de ces chemins, il est mort sur chaque parcelle de ces étranges décors. Il s’abreuve au lait qui brûle la voix et fait chanter les tripes. En un clin d’œil – un froncement de sourcils – tout dérape et s’accouple : la frontière interdite déborde sur la région des Grands Lacs, l’accordéon remplace l’harmonica de Willie Dixon, et le spectre des montagnes se retrouve à jouer du flingue à Houston. Une trompette traîne dans les bas fonds, à l’usine c’est mardi-gras et les señoritas se coulent dans du cuir usé.

 

 

 

Dans une ambiance de cacophonie souterraine qui n’est pas sans rappeler les grandes heures des Basement Tapes, Beyond Here Lies Nothin’ – tango tordu qui dégoupille l’album –  foudroie et confond les horizons – l’édifice spatio-temporel se renverse lors de la chute, et ce ne sont que des perles qui en émergent. De la flottante et intimiste balade du funambule (Life is hard) à la complainte angoissée du voyageur solitaire, assurément perdu dans une époque qui ne saurait le mériter (Forgetful Heart, vortex cosmique qui trempe son boyau dans la bile de Ain’t Talkin’), en passant par le blues allègrement râpeux de My wife’s home town, terrible et visionnaire relecture de I just want to make love to you qui n’en perd pas une once d’aura sexuelle – au contraire –, Dylan a bien des raisons de ricaner. Non seulement il change d’atmosphère et de voix comme de chemise, mais chacun de ses costumes – chef d’orchestre fantôme, crooner bluesy, rocker ténébreux – lui colle à la perfection au corps. Chaude et moite, la texture sonore rappelle quelque-chose de l’humeur générale de Love and Theft, avec un petit côté Desire pimenté ; la voix du maître, quant à elle, nous frappe de plein fouet, creuse son petit bonhomme de chemin dans les parois du crâne, et de l’intérieur nous tapisse de ses troublantes aspérités. Amèrement nostalgique sur This dream of you, petit bijou de sobriété dans son divin écrin de violon et d’accordéon, elle laisse ici pointer une note de désespoir superbement retenue, telle une larme en suspension… Puis Dylan s’ébroue, flanque tout par terre : Shake shake mama, blues torride et bien gras, agite ses grandes mains sulfureuses et opère quelques délectables saillies en dehors des sentiers battus… On l’aura compris, Dylan pète le feu et compte bien nous éclabousser de ses flammes.

Il y aurait sans doute un chapitre à écrire sur toutes les pistes de cet album directement propulsé, par la voix de son héros et l’habile instrumentation qui l’habite, au rang de chef d’œuvre ; rompant d’avec un Ain’t Talkin’magistral qui sur Modern Times sonnait comme une chanson-testament – sans en renier toutefois les cendres fumantes, dont il joue à loisir –, Dylan se paie le luxe d’une virée effrénée à travers mondes et temps, accrochant par la même occasion un radieux sourire au marbre de son monument.

 

Mais on s’en doutait un peu : quelqu’un qui lit James Joyce ne peut pas être foncièrement mauvais.


 

 

Par Mr. Oyster
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Mardi 12 mai 2009

Solennelle déclaration de guerre à la guerre, en des vers rageurs et adolescents – donc lucides ? –, Masters of war a acquis ces dernières années une toute autre dimension : celle de performance ultime, venteuse et enténébrée, presque a capella tant la présence des musiciens accompagnant le Maître brille de sobriété, tant Sa voix chargée fend l’atmosphère de noirs éclairs. Ce soir du 7, premier des deux concerts de Dylan dans la capitale, j’ai tremblé. Il a suffi de cette chanson pour changer l’abominable Palais des Congrès – voué au culte du capital et autres buffets d’actionnaires branchés – en cathédrale baroque flanquée d’idoles brisées. Toute la tension créée par un Dylan au sommet de sa forme, se lançant dans de lumineuses improvisations et secouant sa carcasse comme jamais, se condensa soudain en festin de larmes et de cendres balayées…

 

 

 

Tous les ans depuis maintenant quatre ans, monsieur Dylan me fait revivre les angoisses puériles qui jadis me saisissaient à chaque rentrée scolaire. Sueurs froides, crampes d’estomac et palpitations sont indissociables de son nom. Je me sens tout petit, tout chose – tout ça pour lui : le vieux, le Maître, ce nœud annuel dans mes tripes, c’est de sa faute.

 

07 avril 09 : trouille, pression, excitation. J’ai hâte d’en finir, que les lumières s’éteignent, que le roulement m’emporte. Mais d’abord, direction le James Joyce – qui en dépit d’une charmante bibliothèque porte mal son nom – où nous retrouverons Odradek et Cie. Baby Blue entame les hostilités par un petit Four Roses bien senti. A noter : le patron porte la même chemise noire que l’an dernier. Loner, que je rencontre pour la première fois, est fidèle à sa réputation : jus d’ananas et réparties de boute-en-train en bandoulière. Quatre roses plus tard, donc, c’est le grand soir : l’infâme Palais des Congrès nous sépare et nous absorbe d’une seule bouchée.

Les valves se lâchent, mon sang ne fait qu’un tour dès la traditionnelle introduction, qui ne manque jamais de me couler de doux frissons jusque dans les cuisses ; dès que le chef d’orchestre apparaît, les sacs neuronaux se froissent et c’est la ruée : participant à la bousculade générale, je plonge jusqu’au bord de la scène, et là, j’oublie de respirer. Non seulement old Bob est en train de nous arroser d’un Cat’s in the well tranchant et lourd de symboles – le chat tombé dans le puits, que les loups scrutent d’un œil mauvais d’en haut, c’est Lui – mais en plus, il porte de ces grolles ! petites talonnettes, luisantes écailles vernies, autant dire que je les lui cirerais volontiers. Ecrasant les orteils de mon voisin, je chancèle sous la poigne du vigile qui me tire en arrière juste au moment où Dylan, esquissant un de ces sourires-rictus dont lui seul a le secret, se tourne vers la foule et décoche dans le vide un bon coup de pied. Il est peut-être mal rasé, mais il est en forme, le Bob !

Il passera la soirée à sautiller, à tituber, à miauler derrière son clavier comme un vieux chat se tordant au fond de sa gouttière, comme le diablotin foutrement bien sapé qu’il est. Pris dans la foule, je le vois lancer au-dessus de nos têtes un The times they’re a changin’ auquel je ne m’attendais pas – je ne l’espérais plus, cette chanson-là ! Il la construit, l’érige dans l’air libre et nous la catapulte en plein cœur. Je meurs et m’en retourne me coller dans ma rangée, où je resterai debout jusqu’à ce que le rappel m’appelle de nouveau devant la scène.

Le public, décontracté, reçoit avec une relative mais honorable dignité les perles que le Zim enfile dans l’atmosphère. Tutoyant ce monde invisible qui n’appartient qu’à lui, peuplé de monstres du delta et autres folkeux sorciers oubliés, le Maître dans l’ombre de son chapeau noir esquisse les contours de ce riant enfer qui lui sied à ravir. Sur Stuck inside of Mobile, il se déhanche tellement qu’il risque de se désosser : Mobile, ça fait un bail déjà qu’il y est coincé, pourtant la mayonnaise prend tellement qu’elle déborde et m’ensevelit. Le souffle rauque de l’explosion en suspens – l’impeccable voix de grêle qui crève le plafond – ouvre dans le temps une brèche à travers laquelle s’engouffrent les torrents de visions brûlantes, d’ombres parées, de flammes tressées – tout ça nous gicle au visage – c’est si bon : extatique, douloureux, fragile et figé, éminemment paradoxal – fantômes de chair de ténèbres ourlés, exhibant la matière sonore de leurs saignants organes.

John Brown, qui sent bon le Gaslight, tend à quelque-chose qui n’est jamais montré. Comme dans ces vieux tableaux dont un élément nous échappe alors que chaque coup de pinceau semble décrire une courbe parfaite dans la bonne direction : le sublime, je crois. Gracieuse tension à laquelle viendront se suspendre les Carillons de la liberté, envoûtants Chimes of Freedom vibrionnant entre mes tempes, détricotant mes nerfs comme si j’écoutais cette chanson pour la première fois – c’est cela, l’art du Zim. La maîtrise technique au service de l’innovation (j’ai entendu ça dans une pub pour bagnoles). Tout son sens de la séduction : fracturer les cadres du crâne et nous coller une bonne leçon d’intimité. Tour à tour charmant et effrayant, vous clouant sur place comme s’il avait fait ça toute sa vie – ce qui est effectivement le cas, et peu peuvent en dire autant. En phase ascendante, le génie attise dans sa perpétuelle implosion les braises de nos sentiments ravalés.

Sur le grill de Tweedle dee Dee and Tweedle dee Dum, fumant et rougeoyant à souhait, un Dylan électrisant et carrément amphétaminé nous assassine de trilles d’harmonica qui frappent là où ça fait mal, au plus cher de nos viscères tourmentées. Si sa prestation du lendemain sentira agréablement le roussi, celle-ci trépigne et fouette, souffle sur son propre incendie. De même, Highway 61 gronde sur les planches comme une locomotive folle dont le chauffeur roublard, plié en six sur ses dingues cadrans, se complaît dans d’allègres déraillements, terrorisant ses comparses de tournée, enchantant les plus avertis des tympans présents. Il se livre à d’inédites sorcelleries. Le discret Po’ Boy qui suit, balade bluesy moins anecdotique qu’il y paraît, invite à se recueillir sur les stèles anonymes ornant la grand-route pré-citée. Fendu en deux, je m’égare dans les morceaux de moi-même – sujet qui ne s’appartient plus, ouvert aux subtilités de la pièce-maîtresse en train, non seulement de se jouer, mais de se ré-inventer. Never ending tour, le choc d’une rencontre constamment renouvelée, d’autant plus exceptionnelle en ce soir d’avril que son héros brisant le marbre qu’il a lui-même façonné fonce droit aux extrémités de son swing et de son souffle, livrant de renversantes improvisations d’orgue et de gorge pour lesquelles n’importe quel être doué d’une sensibilité un tant soit peu développée devrait assurément – et plutôt mille fois qu’une – se damner.

 

Cette petite mort enchanteresse convoque autour de son flambant foyer – son érection, son effondrement, ce point le plus aigu de la cime où selon les mots de Breton la création et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre – des spectres dont le mariage ne sera jamais consommé. Like a rolling stone, éternellement reprise, couronne l’inconcevable conception, l’acte inachevé dont les fruits insaisissables détonnent comme autant de bombes dans la  chair de nos secrets. Forant les strates successives de notre subconscient, l’increvable Rimbaud du rock renoue et pactise avec les cieux souterrains dont notre siècle frigide voudrait nous détourner. Le point le plus élevé de l’agitation esthétique où dans la bouche de chaque pore le blues renaît. Masters of war aux tripes, nous en sortirons ravis et vaincus, comblés de notre défaite, hypnotisés encore et davantage peut-être – lui, fatigué sans doute, se reposera le lendemain, donnant un très bon concert qui ne saurait rivaliser avec l’exception du 7. Un soir ultime lors duquel le Zim, oiseau bizarre sur ses jambes agiles, intenable, insupportable pour certains, non content d’abolir le temps, transpira les rigoles incendiaires de merveilleux souvenirs à venir…

[Bootleg]

Par Mr. Oyster
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Vendredi 10 avril 2009

 

Palais des Congrès, 08 avril
 

Dylan a troqué les bandes rouges de son costume contre des bandes jaunes, son veston impeccablement cintré contre une veste légèrement bouffante, sous laquelle on dirait qu'il vient de prendre dix kilos. Il croule davantage qu'il ne flotte et semble embarrassé. Je passerais volontiers sur ce détail bien anodin si le côté gauche et pesant qu'il laisse soupçonner ne s'était par la suite, hélas, vérifié.

 

Les hostilités commencent avec un Wicked Messenger parfait, qui ne casse pas des briques non plus. Surtout, l'ambiance est dès le départ viciée : alors que la veille, la salle se ruait en masse vers la scène, seuls de petits groupes semblent maintenant animés d'un semblant de vie. Un public sagement assis n'est pas forcément mauvais, au contraire, mais celui-ci, en première catégorie du moins, ne daigne pousser un cri, taper une main dans l'autre avec un minimum de vivacité - à public chagrin (de ce côté de la salle du moins), concert tristounet.

 

Mais revenons au Zim, et au choix des titres : empoignant sa guitare (ce n'est pas la même que la veille, je laisse aux connaisseurs le soin de m'éclairer), il balance un Lay Lady Lay bien senti, mais pas suffisamment allumé pour mettre le feu aux poudres. Certes, le Maître au milieu de la scène tangue doucement - rien à voir néanmoins avec ses génuflexions du premier concert. C'est joli, ça oui, mais où sont passés les allumettes, les rictus discrets quoique ravageurs, les mines diaboliques ? Là où le I'll be your baby tonight du 7 pulvérisait la fade version qu'il en délivra à Grenoble 2008, ce Lay Lady Lay à la gratte reste seulement appréciable. C'est carré et ça ne décolle pas.

Suit un Things have changed entraînant mais basique, servi à Toulouse l'année dernière, et qui ne parviendra à détrôner l'angoissante version Bercy 2007 dotée de terrifiantes giclées d'orgue. On pourrait néanmoins s'attendre à une progressive montée en puissance, laissant le public vieilli et usé au bord de la route, mais il n'en est rien : à croire que les vapeurs d'eau de cologne et de violette qui m'environnent (véridique) montent au nez du Maître…

Dans la série ça roule mais ça ne rebondit pas, le contestable When the Deal goes down laisse dans la gorge un arrière-goût naphtaliné : si la veille l'énergie régnait, on n'offre pas The Times à un parterre de bourgeois endimanchés.

 

Comprenons-nous bien : si l'on excepte quelques moments de grâce, qui parvinrent à faire oublier aux rares personnes de bonne volonté la rigidité cadavérique d'une bonne partie du public, Dylan me parut globalement à l'image de la majorité des spectateurs : fatigué.

Ces moments de grâce, puisqu'il y en eût :

- 'Til I fell in love with you, délicieusement noir, magnifiquement scandé, ponctué de chuintements surnaturels à coller des frissons dans le dos, et des fourmis aux jambes - mais il est interdit de se lever : le type derrière-moi me l'a clairement fait comprendre dès le départ, m'engueulant lorsque j'ai voulu manifester un peu d'enthousiasme. De même, la Douce qui m'accompagne reçoit des regards outrés de la part des banquiers alentours, lorsqu'elle exprime avec des cris pourtant charmants les élancements de son cœur exalté.

- Sugar Baby : nous la contemplons avec ferveur, Dylan jouant de sa solide et envoûtante gestion du tempo, des silences. De toute beauté.

- Hattie Carrol :  épaisse, saisissante, superbement orchestrée (infiniment mieux qu'il y a deux ans). Les sens en extase, l'âme ravie et les tripes nouées, nous en jouissons et mes voisins ne la reconnaissent pas - d'ailleurs, ils n'ont pas applaudi depuis le début du concert, ceux-là.

 

 

Tweedle Dee Dee and Tweedle Dee Dum les laissera tout aussi dubitatifs. Pourtant, cette chanson a gagné en 2009 le statut de highlight potentiel ; la veille, livrée par un Dylan sensuel et diablotin, se tordant tel un serpent dans les flammes des projecteurs, elle fit grand bruit ; ce soir, elle trouve son rythme de croisière, sans plus. Le Maître n'y met plus autant de vigueur, il n'est plus aussi fier de souffler dans son harmo détraqué, et les musiciens font leur office avec professionnalisme, point barre. C'est bon, très bon, mais très classique - comme tout le reste. Disons que je la range hors-catégorie, car, comme Stuck Inside of mobile, jouée avec moins de débordements, d'inspiration (et de déhanchés) que la veille.

 

La première partie du concert aurait pu malgré tout amener des sommets qui ne sont finalement pas venus. Tel est mon sentiment personnel, que je partage avec la Personne qui m’accompagnait. L’ardeur est vite retombée, et si musicalement la prestation du Zim tenait honorablement la route – on ne peut parler d’un mauvais concert de ce point de vue, non –, un truc dans la setlist a coincé. Pourquoi s’obstiner à nous servir un Beyond the Horizon réchauffé, froid et sans liberté ? sans doute pour se reposer un peu – ç’aura certainement ravi les assoupis des premiers rangs. Comparativement au concert précédent, même le soufflé de Highway 61 est retombé : le 7, la fête, Dylan dansant, jambes arquées, tenant de temps à autres en équilibre sur un pied, taquinant comme un corps nu son clavier ; le 8, une version éminemment sympathique, mais plus rigide peut-être - le sorcier s'en tient aux politesses. La rocaille s'est tassée, le vieux a perdu un peu de sa folie et arpente, les bras ballants, un terrain étonnamment lisse.

 

Ne parlons pas du rappel ! Enfin, si. Je vais être gentil, la moitié de la salle applaudit. L'autre moitié est silencieuse - ils se sont endormis. C'est leur faute autant que la sienne.

Dylan reviendra jouer les mêmes titres que la veille - qui plus est, à la note près. Du moins est-ce ce qu'il semble, il conviendrait de réécouter. L'intro de Spirit on the water fait dans l'originalité, mais celle-ci se perd en route. Le public ne se rassied pas, encore heureux - il faut dire que certains (dont mes voisins) n'ont même pas daigné se lever. L'affaire est tristement pliée, le Blowin' in the wind de la veille clôt la soirée, je n'en dirai pas davantage à ce sujet.

 

Maintenant, comparons la liste des meilleurs titres (en termes de show comme de choix) du 8 avec celle du 7 :

Le 7 : The Times, I'll be your baby tonight, John Brown, Chimes of freedom, Masters of war, Po' Boy.

Le 8 : 'Til I fell in love with you, Sugar Baby, Hattie Carroll.

Moi, ça me laisse songeur. [Je laisse volontairement Stuck inside et Tweedle Dee de côté, titres communs aux deux soirées - Stuck inside à l'identique, Tweedle Dee moins bon le 8.] Encore une fois, je me fonde sur la notion de show comme de choix ; on aurait pu souhaiter un complet bouleversement de setlist, il n'en est rien ; on aurait préféré d'autres chansons, les fumées de One more cup of coffee ou Senor, les plaintes lancinantes de l'Homme Maigre ou que sais-je, à la coquetterie d'une reprise d'Aznavour (The times we've known, que nous ne connaissions pas, et qui était très belle, d'accord) ; enfin, si son phrasé superbement spectral et éraillé se valait d'un soir sur l'autre, s'il a daigné exécuter quelques pas sur les eaux, qu'est-il cependant advenu de la reptilienne agitation du Zim, qui le 7 se hissait sur la pointe de ses étranges godasses (toutes de noires écailles), n'en finissant pas d'onduler et de lancer des coups de griffes perché sur ses soixante-sept berges - que diable s'est-il passé ?

 

Nous pensons à John Brown, à Po' Boy.Je me souviens du coup de pied qu'il lança dans le vide à la fin de Cat's in the well, de son trip sur la Highway 61, du vert luminescent de ses yeux fouillant la foule extravagante massée auprès de The times.

Un regard échangé lors du rappel - nous sommes deux, debout, perdus au milieu d'une rangée de gens assis et silencieux. Oh, ne voyons pas d'hâtifs liens de causalité - les poings serrés contre le corps, j'ai presque mal pour lui, qui une heure plus tôt psalmodiait : Cet endroit ne me fait aucun bien.

 

Sur le parking, les deux bus sont partis. Les barrières ont été repoussées, l'asphalte luit faiblement sous une mauvaise pluie. Peut-être que parfois, on attend trop de lui - alors que nous n'avons même pas à attendre quoi que ce soit. Un concert du Zim reste un concert du Zim, mais ce soir j'ai pris une claque - ce n'était pas la bonne main, ou je ne tendais pas la bonne joue. C'était bien.

 

Et pas moyen de se rouler une clope sous cette foutue pluie. Nous revenons vers l'arrêt du PC3, l'âme errante, le 7 déjà loin derrière nous, son grain de folie balayé sur les planches du Palais des Congrès. C'est très subjectif, tout ça, et nous sommes aussi capricieux que lui. Je jette un dernier regard sur le trottoir déserté, et soudain, ce bus qui sort de nulle part - du parking souterrain pour être précis, où contrairement à la veille il était allé se garer. Sans bruit, émergeant furtivement du noir, de son bunker, disparaissant aussitôt dans la nuit. A l'image de la carapace dont il était couvert ce soir, comme bon nombre de soirs.

 

De bons soirs…



Par Mr. Oyster
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Mercredi 18 mars 2009

    Aujourd’hui, il fait beau et les oiseaux chantent. Aujourd’hui, une légère odeur d’apéritif anisé imprègne la manche droite de ma chemise, j’ai mal aux yeux et le cœur léger, aujourd’hui est un bon jour pour se frotter à Street Legal. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, je peux traverser la rue d’Aubervilliers sans encombre et me coller dans les oreilles ce chef d’œuvre que Dylan nous pondit en pleine phase de déliquescence – car oui, la fin des années 70, c’est pour Bob Dylan le début d’une fin (petite mort aussi éphémère que sa conversion), les carottes sont cuites et le talent prêt à s’évaporer. Pourtant, ce qui reste accroché au fond de la casserole me semble suffisamment passionnant pour d’un coup de baguette magique faire une énième fois renaître ce blog, au seuil du printemps…

 

 

 

    Je n’avais pu écouter ce disque en entier quand j’ai tenté l’expérience voici quelques années – l’entraînant Changing of the guards m’avait désarçonné. Puis, On me l’a offert en début d’année, et je me suis énamouré.

    C’est un disque qu’on peut écouter chez soi lors d’un grand ménage de printemps ou pour se motiver à faire la vaisselle / à prendre sa douche, c’est selon. On ne peut raisonnablement se le passer dans le mp3 en pleine rue sans éprouver l’envie d’exécuter, sous les yeux ébahis des passants des boulevards endimanchés, quelques ridicules et trébuchants pas de danse. Pire, s’égosiller dès que les déjà très eighties choristes se bousculant tout au long de l’album ouvrent la bouche – ce n’est même pas vomitif, ça vous met une pêche d’enfer. Du moins est-ce là mon avis très personnel sur la question : en définitive, qu’importe l’embarrassante production, la voix de nez de Dylan parvient à prendre le dessus, à s’insinuer dans les vertèbres pour vous remuer. Même si on en sort avec un léger mal de crâne, qui toujours va de pair avec le besoin de recommencer. En boucle, il a tourné, ce CD, sans que je m’en lasse, ce qui est bien une caractéristique des sommets de Dylan – plus on les arpente, plus hauts ils paraissent. D’ailleurs, les chœurs et l’instrumentation bruyante sur les ¾ des pistes, aussi enthousiasmants soient-ils, ne constituent pas le seul intérêt (en matière de dylanologie, une difficulté est presque toujours d’un grand attrait) de SL.

 

    Il y a les textes. Qui, quoi qu’on en dise, méritent lecture, réflexion et débats passionnés – même, si, si, l’hilarant et troublant New Pony. Je dois avouer ma nette préférence, car mon cœur ne sait résister à l’imagerie amoureuse, pour le trio de fin : True love tends to forget, We better talk this over, Where are you tonight. Une même problématique, l’angoisse systématique d’une cerveau las sous la chape de plomb de ses émotions – l’abandon dans les deux éprouvants sens du terme. Où de tranchants éclats de poésie percent à travers les visions les plus banales – l’art de Dylan consiste aussi à extraire l’étrangeté du commun. Il est l’alchimiste qui ne change pas la matière du réel mais l’accouche.

     Enfin et surtout, il y a Señor. Son saxo pseudo-orientalisant (?), ses étirements sous un soleil cuisant porteur de désolation. L’horizon blanc ondule au rythme de cette langueur qui fume sur le bitume – parallèlement, la colère, l’effroi montent. Cette chanson voit très loin et grimpe très haut tandis que nous nous enfonçons. L’Armageddon sera très subjectif, à l’image des câbles qu’il s’agit de déconnecter – un voyant rouge clignote tout au fond de notre conscience : EXTINCTION.

 

    Telles sont les résonances de Street Legal en ce beau printemps commençant.


 

 

Par Mr. Oyster
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Mercredi 5 novembre 2008

Le quasi engagement de Bob Dylan en faveur de Barack Obama surprend. D’abord, parce que le vieux troubadour nous avait habitué à ne plus parler. Ensuite, parce qu’il ne s’agit pas d’un engagement classique.  Dylan n’est pas Joan Baez : il y a longtemps que le barde, se vouant tout entier à la seule beauté de l’art, a été désenchanté. Dépolitisé, déresponsabilisé, et c’est très bien comme ça. Entre la marche de Martin Luther King sur Washington le 28 août 1963, où le jeunot se tenait à quelques mètres du pasteur sur l’estrade, et l’entretien qu’il accorda au Times dans une chambre d’hôtel au Danemark en juin de cette année, il y a un monde, un précipice. La chanson The Times they’re a changin’, enregistrée en 1964, Dylan y répondait lui-même dans la BO de Wonder Boys en 98 : Things have changed. A l’engagement social étriqué succédait l’individualisme rêveur, doucement désespéré : "I’m locked in tight, I’m out of range /I used to care but things have changed."  

  


 


Des textes comme Political World sont passés par-là. Seulement, l’administration Bush aussi est passée par-là. Le règne des Masters of War et des colombes que l’on tire avant qu’elles atteignent le rivage. Il était temps que l’Amérique renoue avec le rêve de King, avec l’image de Kennedy, pas le Kennedy de la Baie des Cochons bien sûr, l’autre Kennedy, comme nous sommes aujourd’hui non pas encore en présence du vrai Obama, mais de cet autre Obama qui touche au rêve. Hier soir, alors qu’il se trouvait en concert à Minneapolis, Dylan est de nouveau sorti de sa réserve habituelle pour dire simplement : « I’ve seen a lot of darkness. It seems like we are going to have change now. » Comme s’il fallait recoller les morceaux. Comme si, dans cet espace qui sépare l’autre Obama des conditions de la réalité, la colombe pouvait enfin espérer toucher le rivage...

Election night concert : http://rapidshare.com/files/161343445/2 ... vembre.zip

Par Mr. Oyster
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