Palais des Congrès, 08 avril
Dylan a troqué les bandes rouges de son costume contre des bandes jaunes, son veston impeccablement cintré contre une veste légèrement bouffante, sous laquelle on dirait qu'il
vient de prendre dix kilos. Il croule davantage qu'il ne flotte et semble embarrassé. Je passerais volontiers sur ce détail bien anodin si le côté gauche et pesant qu'il laisse soupçonner ne
s'était par la suite, hélas, vérifié.
Les
hostilités commencent avec un Wicked Messenger parfait, qui ne casse pas des briques non plus. Surtout, l'ambiance est dès le départ viciée : alors que la veille, la salle se ruait en
masse vers la scène, seuls de petits groupes semblent maintenant animés d'un semblant de vie. Un public sagement assis n'est pas forcément mauvais, au contraire, mais celui-ci, en première
catégorie du moins, ne daigne pousser un cri, taper une main dans l'autre avec un minimum de vivacité - à public chagrin (de ce côté de la salle du moins), concert
tristounet.
Mais revenons au Zim, et au choix des titres : empoignant sa guitare (ce n'est pas la même que la veille, je laisse aux connaisseurs le soin de m'éclairer), il balance un
Lay Lady Lay bien senti, mais pas suffisamment allumé pour mettre le feu aux poudres. Certes, le Maître au milieu de la scène tangue doucement - rien à voir néanmoins avec ses
génuflexions du premier concert. C'est joli, ça oui, mais où sont passés les allumettes, les rictus discrets quoique ravageurs, les mines diaboliques ? Là où le I'll be your baby tonight
du 7 pulvérisait la fade version qu'il en délivra à Grenoble 2008, ce Lay Lady Lay à la gratte reste seulement appréciable. C'est carré et ça ne décolle pas.
Suit un Things have changed entraînant mais basique, servi à Toulouse l'année dernière, et qui ne parviendra à détrôner l'angoissante version Bercy 2007 dotée de
terrifiantes giclées d'orgue. On pourrait néanmoins s'attendre à une progressive montée en puissance, laissant le public vieilli et usé au bord de la route, mais il n'en est rien : à croire que
les vapeurs d'eau de cologne et de violette qui m'environnent (véridique) montent au nez du Maître…
Dans la série ça roule mais ça ne rebondit pas, le contestable When the Deal goes down laisse dans la gorge un arrière-goût naphtaliné : si la veille l'énergie
régnait, on n'offre pas The Times à un parterre de bourgeois endimanchés.
Comprenons-nous bien : si l'on excepte quelques moments de grâce, qui parvinrent à faire oublier aux rares personnes de bonne volonté la rigidité cadavérique d'une bonne partie
du public, Dylan me parut globalement à l'image de la majorité des spectateurs : fatigué.
Ces
moments de grâce, puisqu'il y en eût :
-
'Til I fell in love with you, délicieusement noir, magnifiquement scandé, ponctué de chuintements surnaturels à coller des frissons dans le dos, et des fourmis aux jambes - mais il est
interdit de se lever : le type derrière-moi me l'a clairement fait comprendre dès le départ, m'engueulant lorsque j'ai voulu manifester un peu d'enthousiasme. De même, la Douce qui m'accompagne
reçoit des regards outrés de la part des banquiers alentours, lorsqu'elle exprime avec des cris pourtant charmants les élancements de son cœur exalté.
- Sugar
Baby : nous la contemplons avec ferveur, Dylan jouant de sa solide et envoûtante gestion du tempo, des silences. De
toute beauté.
- Hattie
Carrol : épaisse, saisissante, superbement orchestrée (infiniment
mieux qu'il y a deux ans). Les sens en extase, l'âme ravie et les tripes nouées, nous en jouissons et mes voisins ne la reconnaissent pas - d'ailleurs, ils n'ont pas applaudi depuis le début du
concert, ceux-là.
Tweedle Dee Dee
and Tweedle Dee Dum les laissera tout aussi dubitatifs. Pourtant, cette chanson a gagné en 2009 le statut de
highlight potentiel ; la veille, livrée par un Dylan sensuel et diablotin, se tordant tel un serpent dans les flammes des projecteurs, elle fit grand bruit ; ce soir, elle trouve son rythme de
croisière, sans plus. Le Maître n'y met plus autant de vigueur, il n'est plus aussi fier de souffler dans son harmo détraqué, et les musiciens font leur office avec professionnalisme, point
barre. C'est bon, très bon, mais très classique - comme tout le reste. Disons que je la range hors-catégorie, car, comme Stuck Inside of mobile, jouée avec moins de débordements,
d'inspiration (et de déhanchés) que la veille.
La
première partie du concert aurait pu malgré tout amener des sommets qui ne sont finalement pas venus. Tel est mon sentiment personnel, que je partage avec la Personne qui m’accompagnait. L’ardeur
est vite retombée, et si musicalement la prestation du Zim tenait honorablement la route – on ne peut parler d’un mauvais concert de ce point de vue, non –, un truc dans la setlist a coincé.
Pourquoi s’obstiner à nous servir un Beyond the Horizon réchauffé, froid et sans liberté ? sans doute pour se reposer un peu – ç’aura certainement ravi les assoupis des premiers rangs.
Comparativement au concert précédent, même le soufflé de Highway 61 est retombé : le 7, la fête, Dylan dansant, jambes arquées, tenant de temps à autres en équilibre sur un pied,
taquinant comme un corps nu son clavier ; le 8, une version éminemment sympathique, mais plus rigide peut-être - le sorcier s'en tient aux politesses. La rocaille s'est tassée, le vieux a perdu
un peu de sa folie et arpente, les bras ballants, un terrain étonnamment lisse.
Ne
parlons pas du rappel ! Enfin, si. Je vais être gentil, la moitié de la salle applaudit. L'autre moitié est silencieuse - ils se sont endormis. C'est leur faute autant que la
sienne.
Dylan reviendra jouer les mêmes titres que la veille - qui plus est, à la note près. Du moins est-ce ce qu'il semble, il conviendrait de réécouter. L'intro de Spirit on the
water fait dans l'originalité, mais celle-ci se perd en route. Le public ne se rassied pas, encore heureux - il faut dire que certains (dont mes voisins) n'ont même pas daigné se lever.
L'affaire est tristement pliée, le Blowin' in the wind de la veille clôt la soirée, je n'en dirai pas davantage à ce sujet.
Maintenant, comparons la liste des meilleurs titres (en termes de show comme de choix) du 8 avec celle du 7 :
Le 7 : The Times, I'll be your baby
tonight, John Brown, Chimes of freedom, Masters of war, Po' Boy.
Le 8 : 'Til I fell in love with you, Sugar
Baby, Hattie Carroll.
Moi, ça me laisse
songeur. [Je laisse volontairement Stuck inside et Tweedle Dee de côté, titres communs aux deux soirées - Stuck inside à l'identique, Tweedle Dee moins bon le 8.] Encore une fois, je me fonde sur
la notion de show comme de choix ; on aurait pu souhaiter un complet bouleversement de setlist, il n'en est rien ; on aurait préféré d'autres chansons, les fumées de One more cup of coffee ou
Senor, les plaintes lancinantes de l'Homme Maigre ou que sais-je, à la coquetterie d'une reprise d'Aznavour (The times we've known, que nous ne connaissions pas, et qui était très belle,
d'accord) ; enfin, si son phrasé superbement spectral et éraillé se valait d'un soir sur l'autre, s'il a daigné exécuter quelques pas sur les eaux, qu'est-il cependant advenu de la reptilienne
agitation du Zim, qui le 7 se hissait sur la pointe de ses étranges godasses (toutes de noires écailles), n'en finissant pas d'onduler et de lancer des coups de griffes perché sur ses
soixante-sept berges - que diable s'est-il passé ?
Nous pensons à John
Brown, à Po' Boy.Je me souviens du coup de pied qu'il lança dans le vide à la fin de Cat's in the well, de son trip sur la Highway 61, du vert luminescent de ses yeux fouillant la foule
extravagante massée auprès de The times.
Un regard échangé
lors du rappel - nous sommes deux, debout, perdus au milieu d'une rangée de gens assis et silencieux. Oh, ne voyons pas d'hâtifs liens de causalité - les poings serrés contre le corps, j'ai
presque mal pour lui, qui une heure plus tôt psalmodiait : Cet endroit ne me fait aucun bien.
Sur le parking, les
deux bus sont partis. Les barrières ont été repoussées, l'asphalte luit faiblement sous une mauvaise pluie. Peut-être que parfois, on attend trop de lui - alors que nous n'avons même pas à
attendre quoi que ce soit. Un concert du Zim reste un concert du Zim, mais ce soir j'ai pris une claque - ce n'était pas la bonne main, ou je ne tendais pas la bonne joue. C'était
bien.
Et pas moyen de se
rouler une clope sous cette foutue pluie. Nous revenons vers l'arrêt du PC3, l'âme errante, le 7 déjà loin derrière nous, son grain de folie balayé sur les planches du Palais des Congrès. C'est
très subjectif, tout ça, et nous sommes aussi capricieux que lui. Je jette un dernier regard sur le trottoir déserté, et soudain, ce bus qui sort de nulle part - du parking souterrain pour être
précis, où contrairement à la veille il était allé se garer. Sans bruit, émergeant furtivement du noir, de son bunker, disparaissant aussitôt dans la nuit. A l'image de la carapace dont il était
couvert ce soir, comme bon nombre de soirs.
De bons soirs…