Où les jardins de la beauté sont pavés d’humides intentions. Un bras de mer grise charrie jusqu’au rivage les plaintes
d’amants défaits, dont le chuchotement sinistre n’en finit pas de polir les galets. Un décor de festins dénudés, sur les tables bancales desquelles les lendemains s’obstinent à chanter – le toît
est crevé, les filles prennent la fuite et le plancher la flotte – Où les molles circonvolutions des hémisphères cérébraux tutoient la bruine. Un flirt avec Jesse Sykes, avinée balade au bord du
delta où rampent les ombres des saules – Où les berges des enfers sont pudiques et voluptueuses – Où la nuit retrousse ses manches sur le berceau de l’aube.
Découverte l'an dernier (ô timides, amoureuses limbes de Restless Burning) grâce à madame Titam dont le
bon goût n'est plus à démontrer, miss Sykes n'a de cesse de bercer les ténèbres jusqu'au point de non-retour – plaine venteuse, d'aurores boréales semée, où les hagards
rayons d'un soleil renversé ratissent les plus secrètes pensées.

Le Léthée s’ébroue, les morts s’ébattent dans leurs
linceuls et les dames décousent leurs robes damnées. Les souches luisent de mille larves, sur le tapis de mousse les flasques gisent ébréchées. Les maisonnées de planches vermoulues
tranquillement se disloquent. Jesse Sykes, où le printemps rime avec l’automne, un corps à corps de fleurs flétries, de coquets cadavres dérivant dans l’onde. Où l’amour opère à cœur ouvert,
plante carnivore au forceps arrachée des côtes et tout ce genre d’imagerie – Voici la belle, le lent mouvement des étoiles au revers de sa tête, son front blanc s’affaissant au rythme des
langueurs. Un battement de cœur pour chaque banc de brume qui sur la plaine déchiquetée déroule sa grande langue d’écossaises vapeurs : Où l’on apprend à contempler l’extralucide beauté
d’une bouteille de whisky hors d’âge brisée –
Jesse Sykes and the the sweet hereafter – je m'en retourne sur ce aux discrets chatoiements du délicat
Like love, lust and the open halls of soul, tout d'aimables déliquescences incrusté...
Par Mr. Oyster
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Rook retourne. Allonge. Crève.
Vide. Déshabille caresse et creuse. En toute grâce et mélancolique authenticité, Rook vous épluche pour se laisser contempler. Le petit matin vous leurre comme une mer d’huile, l’eau dort sur les
toits, au ciel lisse l’invisible menace pèse. Quelques minutes grapillées au silence ne tarderont pas à s’éparpiller soudain fouettées par douze vents contraires. L’immobile est vicié, le décor
dépouillé, la conscience mise à nue posée à plat sur la pierre. La lumière fragile coule sur son corps blanc et un tremblement interminablement traverse la matière – à pas feutrés la mélancolie
marche sur le monde et les gonds du jour n’en finissent pas de gémir dans son souffle. C’est une vaste entrée en matière, une leçon de choses désapprises, un pincement d’univers éthéré au cœur et
le lent lever de rideau des paupières. Qu’y a-t-il à voir ? Qu’y a-t-il à palper sinon l’émotion d’une âme qui se découvre en elle-même à mesure que les limbes des terres progressent… On
croit capter l’insaisissable quand le vertige nous enlise. La trouble beauté de notre nudité fascine. Sa solitude, ses frissons, on s’en imprègne et tout chancèle. Tout baigne dans ce vide qu’un
son ample érotise.
Son intensité tranquillement foudroie, sa voix dramatise, son électricité tutoie la harpe et le banjo. Sa patiente
déliquescence détricote un à un les nœuds de vos nerfs et les jette aux oiseaux – vu la pochette, ils doivent avoir faim. C'est beau comme un disque brut et pourtant sophistiqué, qu'on écoute
avec le même sentiment du sublime mois après mois, année après année.
Par Mr. Oyster
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Recourir aux choses simples, leur beauté sans fard, ratisser les
feuilles mortes devant la porte. Revenir aux racines de la musique et de sa capacité à nous émouvoir, comme si l’on pouvait oublier qu’à l’instar de « l’étonnement philosophique », la
musique se vit comme une grâce naïve, un émerveillement de tous les instants. S’émerveiller, ça se travaille. Le fiston de Sibylle Baier a un jour tiré la malle de sous le lit, ou bien il est tombé dessus dans la cave, et l’époussetant de sa poussière il l’a ouvert : à l’intérieur,
la matière de Colour Green, comme un parfum qu’on enfermerait dans une boîte parce que, si on ne sait guère qu’en faire, on sait aussi qu’il est des émotions qui ne doivent pas se
perdre. Ces photographies jaunies, on ne les regardera plus, mais leur présence rassure en suffisant à incarner le souvenir.
Quand Sibylle Baier rentrait chez elle le soir, dans les années 70, elle enregistrait sa
voix et ses quelques notes de guitare sur du matériel rudimentaire. Les quatorze chansons de Colour Green, les quatorze perles dissimulées sous le matelas, le temps leur a rendu raison et usage.
Je suis un petit gars de la campagne, depuis mon trou perdu dans les Alpes je m’extasiais des fantaisies électriques du blues et du rock. Depuis que je suis, comme on dit, à la ville, je m’émeus
de tout ce que la malle de Sibylle Baier a conservé dans l’ombre : l’intimité préservée, la poésie discrète, le raffinement des rudiments. Le café pris sur le pas de la porte dans les brumes
de cinq heures du matin. Sibylle Baier nous fait oublier les sophistications du folk et nous ramène avec elle dans sa cuisine carrelée. Entre Tonight et The End, l’air que l’on
fredonne et la complainte qui colle le frisson, on s’étonne de ce que les imperfections artisanales subliment davantage encore l’éprouvante pureté de la voix. Il y a de la douleur dans tant de
douceur. Des anges qui passent, des feuilles qui volent mélodieusement, sans heurts. Ce n’est pas pour le simple plaisir de déterrer des archives prometteuses que le merveilleux Colour Green nous
est parvenu : c’est parce que toute la mélancolique beauté d’un monde intact quoique perdu se trouve à l’intérieur.
Et c’est si bon tôt le matin.
Par Mr. Oyster
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Trois disques en un. Ou douze en six, peu importe, tant l’ovni s’emploie à détricoter, en toute mélancolique douceur, les cordes élimées de la conscience et du
temps. Folk frêle et parcimonieux, épuré, tragico-dépouillé, tendant son fragment de miroir aux forêts d’arbres squelettiques de notre imaginaire. Le philosophe (Platon, pour ne pas le citer) ne
se promenait jamais en forêt. Il ne posait pas un pied dans la nature, car, prétendait-il, les arbres n’enseignent rien. Les arbres, c’est bon pour les poètes, âmes visionnaires et solitaires par
excellence, qui n’ont d’autre parole qu’oraculaire, d’autre chant que dionysiaque. La défiance de Platon vis à vis de la musique s’explique par le danger de sa proximité d’avec le poète :
les créations modernes sont anti-philosophiques, le tempérament du poète appliqué à la musique signifie une menace pour l’équilibre de l’âme et de la cité. Il faut bannir la musique. On est bien
loin du bon Cioran, qui écrivait : « la musique doit vous rendre fou, sinon elle n’est rien ». Pour Platon, la musique devait se borner à
participer de l’équilibre des âmes, rompant avec la quête de la connaissance par la transe qui animait les temps anciens, forcément obscurs. Chez Cioran, la musique recouvre son statut mystique,
son caractère, sinon transcendant, du moins éminemment toxique – une pharmacopée vitale : « C’est le seul art qui confère un sens au mot absolu…
Cette expérience exige d’être indéfiniment renouvelée pour se perpétuer, proche de l’expérience mystique dont on perd la trace, dès qu’on réintègre le quotidien. » Cette soif de
l’illusoire révélation, de l’éphémère absolu, est en elle-même une tourmente et une errance. L’amateur de musique, lui-même poète, trouve sa vérité dans la perte : de temps, de sens, de
soi. Il la trouve au plus profond des bois.
Cioran écrivait encore par ailleurs : « Les jours me semblent absurdes comme des cercueils pendus aux branches d’un
cerisier en fleurs. » Voici les arbres que nous donnent à contempler cette merveille.
Par Mr. Oyster
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Quelque chose de Dylan en travers de la gorge, de Jandek dans la méthodique
déconstruction. Voici donc l’entité, l’illustre inconnu, jaillissant de son fumant égout pour délivrer un disque d’une beauté parfaitement erratique – paradoxalement maîtrisée de bout en
bout – qui met les nerfs à rude épreuve. Folk-psyché résolument urbain, frotté aux murs sales et aux catacombes métroïdes, fouillant ce monde parallèle qui grouille à côté de nous : des
colonies de cancrelats coprophages copulant dans les briques vides de nos caves. Là où se couche le soleil de la raison – sur quelque glaciale zone industrielle périphérique – se lève le
crasseux mystère, imprégné de folie, sillonnant les extrémités de notre bonne santé mentale. Grinçant train fantôme rôdant sur les voies de RER quand
le trafic est nuitamment interrompu, Rojvi nous embarque pour un voyage au bord de l’asphyxie, précipitant les âmes les plus averties en plein cimetière de cités à l’abandon et de
carcasses de vies déconstruites. Les cadavres s’enchevêtrent, exprimant de toutes parts leur substantifique et pourrissante moelle – on glisse dessus.

On dirait la bande son d’un obscur film d’épouvante, mais ce n’est pas ça. On dirait les
polyphonies intoxiquées d’une messe noire underground enregistrées en douce sur magnétophone, mais ce n’est pas ça non plus. Ni du surréalisme – ou alors Nadja a mal vieilli, troquant ses
artefacts séducteurs contre le linceul miteux de la lépreuse. On dirait des tas de choses que ça n’est pas. Vous vous réveillez au plus profond de la nuit et vous entendez des griffes
gratter le métal des volets clos. Rojvi, c’est moins la conscience morte que sa lente et féroce agonie – la mort oeuvrant sur la vie, le macchabée sortant de l’ombre pour s’emparer du
vif. La violence, contenue, n’éclate guère à coups de violacés éclairs que sur What a day – le seul morceau qui, peut être, me cause quelques
problèmes éthiques. Voilà un type tentant de semer la meute de chiens enragés sur ses talons, et on sait qu’il n’y parviendra pas. Le reste est lourd d’un désespoir quasi hystérique, d’une
tristesse sans fond ni fin qui vous submerge et vous digère lentement, avec délectation – Clown Clouds : une assemblée de bouffons blafards
priant silencieusement autour de la table d’opération.
Introuvable, mais indispensable. Merci.
Par Mr. Oyster
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