Blues

Vendredi 16 janvier 2009

 Un ours hirsute et une grenouille triste pieds nus dans la boue, une petite virée à la campagne qui finit en eau de boudin, des orgies romaines sur fond d’harmonica chuintant, Canned Heat c’est tout ça à la fois – la clé du paradis, la bande-son de mon adolescence et un grand n’importe quoi. L’encyclopédie du blues passée au crible des pilules multicolores, c’est ma madeleine à moi, mon petit remontant qui fait tourner le souvenir en rond au rythme d’une collection de 33 tours que, mille fois hélas, je ne possède pas. Blues agricole curieusement électrisé, boogie-rock beatnik à la sauce psyché, le groupe fait office de dinosaure : furieux, déjanté, massif et lourdaud, tout à tour admirable et pataud, cinglant, bête, beau et méchant, mythique mais poussiéreux, une légende, à dépoussiérer mais une légende… Difficile d’en parler, parce que tout le monde connaît…  sans connaître : au moins un de leurs titres fait depuis les années soixante partie de l’inconscient collectif (On the road again, fleur de coton cueillie au bord de la route bleue), et le champêtre et allègre hymne du flower-power, Goin’up the country, a été vendu à bon nombre de publicités. A vrai dire, l’apport de Canned Heat à l’histoire de la musique rock peut être réduit à trois titres : les deux pré-cités, ainsi que Refried Boogie, titre de quarante minutes qui entre autres réjouissances fait la part belle aux solos de chacun des membres. Mais ces trois titres constituent déjà des sommets qui flirtent avec la stratosphère (fleurie, la stratosphère, c’est entendu).

 

 

 

Un kaléidoscope de visions acides, d’hymnes hippies et de liqueurs du terroir, voilà ce qu’évoque ce groupe tirant son nom du Canned Heat Blues (1928) du maître ès spleen « Snake » Johnson. C’est roots et ça catapulte pourtant plus loin que l’Airplane de Jefferson, ça sonne comme la guitare de Hooker (avec qui ils ont joué, avant que le mystique et mignon Alan Wilson ne tire sa révérence) avec la voix de Blind Lemon – les références s’emmêlent. Une rampe de lancement construite à même la terre meuble, un truc qui sait d’où il vient au point qu’il doit y laisser son avenir sur le bitume. Tel est bien le problème de Canned Heat : pour les avoir vu en concert en 2002 (ou 2003, ou 2004, je ne sais plus) dans une boîte enfumée en rase campagne (j’ai même abrégé mes vacances, me tapant 800 bornes de train corail pour pouvoir m’offrir le précieux billet à 8 malheureux euros), je sais combien ces illustres ancêtres dont la moitié sont morts d’overdose (les plus éminents si l’on excepte le fameux batteur mafieux, Fito de la Parra) puent à plein nez la nostalgie de mondes que nous n’avons pas connu. Mais à part l'extraterrestre Dylan, qui a bouclé la boucle en projetant les racines ancestrales dans un futur que nous ne savons discerner, tous, de Baez à Donovan pour les folkeux en passant par Jefferson Airplane (devenu Starship) et Canned Heat donc pour les agités du blues-rock psyché, tous sont restés bloqués dans des années qui si ça se trouve n’ont jamais existé. Après, je me trouvais à deux mètres de The Mole (Larry Taylor, le bassiste à la chevelure chevaleresque) qui m’a adressé un clin d’œil à moi personnellement, et cela vaut toute la poussière du monde…

Mais trêve de bavardages, ceux qui ne connaissent pas n’ont qu’à se mettre urgemment Livin’ the Blues sous la dent (tout, des intégristes références à Charley Patton aux hits futuristes s’y trouve), et ils sauront. Canned Heat est une brèche spatio-temporelle, un cocktail de bile, de poix et de soie, savant mélange de whisky frelaté et d’herbe tendre qui donne du cœur au ventre…




Par Mr. Oyster
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Dimanche 9 novembre 2008

     Son House, Original Delta Blues, exhortation à se retourner vers les flambeaux du passé – cierges noirs disséminés en rase campagne. Son House, re-découverte du country blues revival qui en pleines sixties échevelées  brandit sa guitare dans la direction inverse du centre de l’univers. Ce diable en costume dominical et souliers de cuir lourds de la vase du Mississippi, ce possédé qui boit sa gnôle dans vos crânes, vient faire la leçon aux blancs-becs qui découvrent avec stupeur que le monde du rock n’a pas commencé à tourner avec Elvis Presley, mais à partir d’un minuscule point de la carte des Etats-Unis qui ne fait pas partie de la carte des Etats-Unis : fondations parallèles de la maison américaine juchée sur des cultures souterraines tortueuses.

 

 

 

On a ouvert les caves moites dans lesquelles le génie vieillit en fût de chêne. Eddie James House a grandi dans le Delta au début de ce vingtième siècle qui verrait lentement s’entrecroiser les deux Amériques. Apprenti prêcheur, autodidacte forcené, Son House oscille entre terre promise et champs de coton ensanglantés – il porte la bonne parole et caresse le péché dans le sens des cordes. Il a même tué, et été emprisonné pour cela, à la fin des années vingt. Il faut dire que ses amitiés célestes tendent aux enfers : Charley Patton, Robert Johnson, on ne se frotte pas impunément au feu sacré. De ces contacts répétés, House a extrait la pierre philosophale, le Graal débordant de rigoles de bourbon, l’atmosphère crasseuse et enchanteresse des barrelhouses bondées jusqu’à l’aube – un monde qu’il fixe sur disque dès les années trente pour la Librairie du Congrès. Des invocations puissantes entonnées d’une voix de tonneau cerclé de fer, devenues d’indépassables classiques : Levee Camp Blues, Special Rider Blues, Pony Blues, Death Letter… ou les racines d’un temple vivant qui s’érige à même la boue. Les enregistrements des années quarante embaument le bois rugueux qui vient d’être travaillé. La voix plus que le jeu de guitare fascine : stomacale, entêtée, faîte pour rugir par-dessus le vacarme des buveurs qui jurent comme des charretiers. Tiré de l’oubli dans les années soixante, porté aux nues sur les scènes d’une musique qui demande à se renouveler dans l’exploration de ses fondements branlants et inconscients, House deviendra une de ces intouchables légendes du blues, applaudies jusqu’en Europe – comme quoi l’Amérique est plus vaste que ce qu’on pensait.

 

 John the Revelator


Par Mr. Oyster
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Mardi 4 novembre 2008

  Le violon virevoltant, presque primitif, des Mississippi Sheiks vous colle une furieuse envie d’étreindre le premier bout de bois venu pour en jouer comme si votre vie en dépendait : il criaille et scie, larmoie, noue le cœur et titille savamment les nerfs. Il faut danser. J’aime les Mississippi Sheiks depuis un caniculaire été où, mettant le disque en marche pour accompagner mes somnolences, je me retrouvai tout simplement heureux d’aise – content d’être content, content de connaître ces petits gars qui furent longuement entendu et repris à travers l’histoire du blues. Encore une fois, du country blues qui bouillonne, mêlant les genres et les âges, épandant alentour son fumet de kermesse, ses odeurs de graillon et de bouge. Une fête de villageois au milieu de la route flanquée de cabanes de guingois, une nuit au cabaret avec alcools frelatés à volonté, une succession de ritournelles tantôt légères, tantôt tragiques qui fleurent bon la musique populaire et les guitares battant la campagne. En salopette terreuse et casquette de travers, s’il-vous-plaît.  

  

Entre ambiances guillerettes de square-dance et blues lancinants qui lorgnent vers la tradition noire, les Mississippi Sheiks rappellent s’il en était besoin qu’au fondement de cette musique dite populaire, il n’est pas un genre mais plusieurs : comme si le folk, le blues, la country n’existaient pas en tant que styles autonomes. D’ailleurs, le rock qui en découlera n’existe pour ainsi dire pas. Formé en 1919, ce groupe familial n’en finit pas de faire résonner ses cordes à travers diverses rééditions de ses enregistrements, et sur les guitares de ses héritiers – notons, puisque je suis monomaniaque, que Dylan reprendra les magnifiques Blood in my eyes (ci-dessous) et World gone Wrong.

 

 

 

 

Par Mr. Oyster
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Lundi 27 octobre 2008

C’est toujours difficile de parler de ce qui vous semble toucher à la perfection. Parce que tous les mots du monde ne sont pas les bons. Skip James (1902 ? – 1969) fait partie de ces monuments que toute une phraséologie technique ne saurait définir. Bien sûr, on peut s’en tenir à l’aspect biographique (deux périodes : blues profane, blues sacré) ou broder la remuante liste des chefs d’œuvre – Devil got my woman, Hard time killin’ floor blues, If you haven't any hay, get down on the road (saisissant piano syncopé), etc. Mais allez parler d’un truc si puissamment vivant, et vaste, et beau, qui vous anéantit dès l’aube et vous fiche son aiguillon au beau milieu des tripes – allez en parler, avec ces mots.

 

 


Hobo pressé polyvalent, tout droit sorti de la plantation, Skip James gagne en 1931 un concours de blues organisé dans le Mississippi qui lui ouvre le temps d’une session d’enregistrements les portes de la Paramount. Et là, je me permets de poser une question qui restera sans réponse : comment ? comment du vieux matos entassé dans un studio archaïque peut-il nous restituer aujourd’hui cette voix aïgue, torturée, bouleversante, pleine de cafards gras et de lumineuses passions, comment le frisson peut-il continuer de passer ? Mais le constat est là, il suffit de tendre l’oreille quelques secondes sur cette voix qui n’a pas besoin de chauffer, qui, s’élançant à la verticale, fuse et rebondit à travers ciel et chair, pour s’en trouver extraordinairement ému, retourné, annihilé. Je crois posséder une collection plus qu’honorable de disques de blues, les légendes se bousculent dans mon salon – Tampa Red m’a marché sur le pied l’autre soir – mais je dois dire que Skip James demeure comme une plaie ouverte, béante et mouillée, un premier amour en somme quoique découvert sur le tard. On ne se défait pas de ses envoûtants gémissements qui enflent sous les voûtes du crâne et menacent de vous le faire céder. Aérienne, illuminée, cette voix est tout sauf planante : empreinte de bile, elle a la bougeotte, battant inlassablement la campagne peuplée de djinns sudistes, jetant quand ça lui chante une allumette dans un buisson d’épineux – juste pour voir. Voir comme c’est beau, un buisson en flammes. 
 

On sent le maître à penser de l’illustre Robert – pas celui-là, l’autre. On sent l’humus riche et luisant où se sont sédimentées la sueur et les plaintes éternelles des chain gangs. On sent la poussière et les gravillons de ces routes détrempées se croisant le temps d’un arc-en-ciel de lune rousse, à minuit. Skip James est la chouette qui hulule sur l’arbre décharné, observant d’un œil en coin les diables bleus qui s’accouplent dans le feu.

 

 Devil got my woman, Newport 1966

 


 

Par Mr. Oyster
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Samedi 4 octobre 2008

      Encore un que j’ai connu grâce au vibrant hommage que lui rendait Dylan – ici, dans l’album Love and Theft, la brutale et âpre High Water (for Charley Patton), référence au titre High Water Everywhere où l’illustre bluesman décrivait la crue du Mississippi en 1929. Charley Patton, homme des flots tourmentés – et des spiritueux frelatés –, immortel gardien des sinueuses noirceurs du Delta.

  

Poète minéral, aussi. Sa voix tranche nettement avec le falsetto de ses contemporains : intra-terrestre, magmatique, elle craque, se fissure et fume comme un jeu de plaques tectoniques. Là où Robert Johnson se définirait comme un chanteur aérien, Charley Patton relève du souterrain, des brûlantes entrailles de la terre – quand on ferme les yeux en l’écoutant, on peut presque voir déambuler sa maigre silhouette parmi les stalactites de gaz toxiques. Son chant puissant bouillonne – la marmite de son crâne déborde. L’écouter, c’est participer à une messe païenne, illuminée de cierges et généreusement arrosée de whisky.  

Né à la fin du 19ème siècle dans le Mississippi, Charley Patton mène une vie d’errance et d’excès. Chantant au hasard des chemins et des rencontres, il commencera sa véritable carrière sur le tard, enregistrant son bagage de chansons (les mythiques Down the Dirt Road Blues, Poney Blues…) à partir de 1929. La variété de ses enregistrements surprend : blues, balades, chansons populaires… Rappelé en studio, il enregistre notamment avec Son House, l’autre sorcier du delta. Initié à l’alcool et aux drogues, son blues orageux croule sous les substances et le trop-plein de sentiments ; tour à tour dépressive ou étonnamment dansante, sa musique exhale les rives capricieuses du fleuve noir, le sexe et la liqueur. Féru de femmes et de bagarres, Patton se taille une sale réputation qui rajoute encore à la légende. Sa frénésie existentielle – sa bile angoissée –, il la coulera sur une centaine d’enregistrements, et mourra en avril 1934. Laissant derrière lui une photographie et un luisant trésor.

Son cœur avait du mal à suivre, mais sa musique, éminemment humaine quoique diabolique, n’en aura pas besoin pour continuer d’arpenter les souterrains. D’ailleurs, je reprendrais bien un peu de whisky.  

 

 

 Shake it and break it

Par Mr. Oyster
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