Vendredi 16 octobre 5 16 /10 /Oct 00:35
Les temps changeant, il convenait de trouver un nouveau cadre ; ce sera Postcards of the Hanging (les cartes postales de la pendaison, pour reprendre les mots de Dylan dans l'inoubliable Desolation Row), nouveau blog que j'alimenterai de temps à autres de chutes de celui-ci, et sur lequel vous saurez tout, oui, absolument tout, du sens de la vie et des moeurs de l'huître perlière : 
 

Par Mr. Oyster
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Samedi 5 septembre 6 05 /09 /Sep 08:42

"Toujours elle me fut chère cette colline solitaire
et cette haie qui dérobe au regard
tant de pans de l'extrême horizon.
Mais demeurant assis et contemplant,
au-delà d'elle, dans ma pensée j'invente
des espaces illimités, des silences surhumains
et une quiétude profonde ; où peu s'en faut
que le cœur ne s'épouvante.
Et comme j'entends le vent
bruire dans ces feuillages, je vais comparant
ce silence infini à cette voix :
en moi reviennent l'éternel,
et les saisons mortes et la présente
qui vit, et sa sonorité. Ainsi,
dans cette immensité, se noie ma pensée :
et le naufrage m'est doux dans cette mer."

(G. Leopardi, Canti)



Par Mr. Oyster
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Mercredi 26 août 3 26 /08 /Août 12:35

Le silence de Suleiman me parle. Mutique, flottant, ses yeux de chien battu fouillant l'ombre, l'individu ne hume pas seulement l'air tourmenté de Palestine, mais nous restitue une fascinante et sobre vision de notre humaine condition. Poète apatride et enfant égaré, jonglant avec les atmosphères, les dates historiques et la vie de famille, Elia Sueilman réalise une précieuse alchimie. Cette vision globale, sans mots pompeux, de l'insidieux absurde qui imprègne notre vie quotidienne, se trouve en filigranes au coeur même du contexte particulier : le conflit insoluble, la guerre qui fait avancer le désert depuis presque soixante années. Sans déprécier l'urgente importance du sujet palestinien, sans dévaloriser le drame de la simple quotidienneté ; chaque versant du film constitue ainsi toujours la douloureuse métaphore de l'autre.

 

 

 

Il y a quelques temps, j'aurais déploré l'absence au sein du film de véritable parti-pris politique : c'est que le problème palestinien n'est pas traité ici en tant que problème géo-politique, mais en tant que problème humain, à l'échelle de l'individu et de ses subtilités. Poétique, amer, drôle par magie, Le temps qu'il reste déploie des trésors de silence et de mise-en-scène (on touche à un rare théâtre) pour nous envoûter, nous faire progresser à son rythme - planant - dans la trame d'une universelle autobiographie. Elia Suleiman frappe au coeur en puisant dans la mélancolie l'onirisme, en captant dans la réalité cruelle les tristes beautés. Sa présence oscille entre le spectral et le cartoonesque - Droopy chagrin errant au gré des rues nazaréennes. Son art embrasse la littérature d'Elias Khoury et de Mahmoud Darwich, poètes de la terre et des pieds nus qui la foulent. Dans la guerre, son silence de tendresse ciselé finit par nous bercer.

 

Le regard en guise de bagages, Elia Suleiman ne surplombe pas son sujet, il en est baigné, le vit, en respire le souffle intérieur et le restitue avec une heureuse douceur. Il est à lui seul un autre discours, tout d'amour et de temps suspendus. J'aimerais beaucoup revoir son précédent film, Intervention Divine, et avoir une conversation avec ce monsieur.



                                               
Par Mr. Oyster - Publié dans : Vrac
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Vendredi 15 mai 5 15 /05 /Mai 02:14

Gnôle en main, le vieux se balançant au gré d’un rythme hypnotique dans son fauteuil percé laisse errer ses yeux sur les murs délavés. Ses regards errent derrière chaque fenêtre, plus extralucides que jamais. Il déglutit et s’absorbe, flairant les mondes affleurant aux carreaux…

L’improbable fanfare municipale d’un village clandestin à la frontière mexicaine. Les cuivres et accordéons s’ébrouent de concert dans la poussière que foulent les señoritas aux yeux noirs, habillées de voiles écarlates. Puits à sec et verres renversés,  planches sur tréteaux croulant sous le poids d’improbables festins – on s’amuse bien dans ce désert de serpents à sornettes et de danses bariolées…

Le Chicago industriel des années 50, avec ses colères rentrées et ses reflets de fer-blanc, à l’heure où les fumées des usines se mêlent aux vapeurs de l’aube, les musicos claqués aux files de prolos noirs sur les trottoirs détrempés – Muddy Waters mâchonnant ses chansons dans un coin de la toile s’adosse au piano détruit qui prend la flotte.

Les eaux sont montées sur la montagne et se sont retirées, laissant place à la platitude des sommets, les cimes lasses qu’arpente d’un pas lourd le fantôme désolé. Ereinté, hagard, il ne se soucie guère que de sa solitude et des rayons blafards qui le traversent, humant dans l’air un parfum de non-retour que charrie le vent muet.

Dans sa vieille cervelle les visions se superposent et accouchent d’une bizarre unité. Il revient de chacun de ces chemins, il est mort sur chaque parcelle de ces étranges décors. Il s’abreuve au lait qui brûle la voix et fait chanter les tripes. En un clin d’œil – un froncement de sourcils – tout dérape et s’accouple : la frontière interdite déborde sur la région des Grands Lacs, l’accordéon remplace l’harmonica de Willie Dixon, et le spectre des montagnes se retrouve à jouer du flingue à Houston. Une trompette traîne dans les bas fonds, à l’usine c’est mardi-gras et les señoritas se coulent dans du cuir usé.

 

 

 

Dans une ambiance de cacophonie souterraine qui n’est pas sans rappeler les grandes heures des Basement Tapes, Beyond Here Lies Nothin’ – tango tordu qui dégoupille l’album –  foudroie et confond les horizons – l’édifice spatio-temporel se renverse lors de la chute, et ce ne sont que des perles qui en émergent. De la flottante et intimiste balade du funambule (Life is hard) à la complainte angoissée du voyageur solitaire, assurément perdu dans une époque qui ne saurait le mériter (Forgetful Heart, vortex cosmique qui trempe son boyau dans la bile de Ain’t Talkin’), en passant par le blues allègrement râpeux de My wife’s home town, terrible et visionnaire relecture de I just want to make love to you qui n’en perd pas une once d’aura sexuelle – au contraire –, Dylan a bien des raisons de ricaner. Non seulement il change d’atmosphère et de voix comme de chemise, mais chacun de ses costumes – chef d’orchestre fantôme, crooner bluesy, rocker ténébreux – lui colle à la perfection au corps. Chaude et moite, la texture sonore rappelle quelque-chose de l’humeur générale de Love and Theft, avec un petit côté Desire pimenté ; la voix du maître, quant à elle, nous frappe de plein fouet, creuse son petit bonhomme de chemin dans les parois du crâne, et de l’intérieur nous tapisse de ses troublantes aspérités. Amèrement nostalgique sur This dream of you, petit bijou de sobriété dans son divin écrin de violon et d’accordéon, elle laisse ici pointer une note de désespoir superbement retenue, telle une larme en suspension… Puis Dylan s’ébroue, flanque tout par terre : Shake shake mama, blues torride et bien gras, agite ses grandes mains sulfureuses et opère quelques délectables saillies en dehors des sentiers battus… On l’aura compris, Dylan pète le feu et compte bien nous éclabousser de ses flammes.

Il y aurait sans doute un chapitre à écrire sur toutes les pistes de cet album directement propulsé, par la voix de son héros et l’habile instrumentation qui l’habite, au rang de chef d’œuvre ; rompant d’avec un Ain’t Talkin’magistral qui sur Modern Times sonnait comme une chanson-testament – sans en renier toutefois les cendres fumantes, dont il joue à loisir –, Dylan se paie le luxe d’une virée effrénée à travers mondes et temps, accrochant par la même occasion un radieux sourire au marbre de son monument.

 

Mais on s’en doutait un peu : quelqu’un qui lit James Joyce ne peut pas être foncièrement mauvais.


 

 

Par Mr. Oyster - Publié dans : Dylanologie - Communauté : Musiques
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Mardi 12 mai 2 12 /05 /Mai 20:26

Solennelle déclaration de guerre à la guerre, en des vers rageurs et adolescents – donc lucides ? –, Masters of war a acquis ces dernières années une toute autre dimension : celle de performance ultime, venteuse et enténébrée, presque a capella tant la présence des musiciens accompagnant le Maître brille de sobriété, tant Sa voix chargée fend l’atmosphère de noirs éclairs. Ce soir du 7, premier des deux concerts de Dylan dans la capitale, j’ai tremblé. Il a suffi de cette chanson pour changer l’abominable Palais des Congrès – voué au culte du capital et autres buffets d’actionnaires branchés – en cathédrale baroque flanquée d’idoles brisées. Toute la tension créée par un Dylan au sommet de sa forme, se lançant dans de lumineuses improvisations et secouant sa carcasse comme jamais, se condensa soudain en festin de larmes et de cendres balayées…

 

 

 

Tous les ans depuis maintenant quatre ans, monsieur Dylan me fait revivre les angoisses puériles qui jadis me saisissaient à chaque rentrée scolaire. Sueurs froides, crampes d’estomac et palpitations sont indissociables de son nom. Je me sens tout petit, tout chose – tout ça pour lui : le vieux, le Maître, ce nœud annuel dans mes tripes, c’est de sa faute.

 

07 avril 09 : trouille, pression, excitation. J’ai hâte d’en finir, que les lumières s’éteignent, que le roulement m’emporte. Mais d’abord, direction le James Joyce – qui en dépit d’une charmante bibliothèque porte mal son nom – où nous retrouverons Odradek et Cie. Baby Blue entame les hostilités par un petit Four Roses bien senti. A noter : le patron porte la même chemise noire que l’an dernier. Loner, que je rencontre pour la première fois, est fidèle à sa réputation : jus d’ananas et réparties de boute-en-train en bandoulière. Quatre roses plus tard, donc, c’est le grand soir : l’infâme Palais des Congrès nous sépare et nous absorbe d’une seule bouchée.

Les valves se lâchent, mon sang ne fait qu’un tour dès la traditionnelle introduction, qui ne manque jamais de me couler de doux frissons jusque dans les cuisses ; dès que le chef d’orchestre apparaît, les sacs neuronaux se froissent et c’est la ruée : participant à la bousculade générale, je plonge jusqu’au bord de la scène, et là, j’oublie de respirer. Non seulement old Bob est en train de nous arroser d’un Cat’s in the well tranchant et lourd de symboles – le chat tombé dans le puits, que les loups scrutent d’un œil mauvais d’en haut, c’est Lui – mais en plus, il porte de ces grolles ! petites talonnettes, luisantes écailles vernies, autant dire que je les lui cirerais volontiers. Ecrasant les orteils de mon voisin, je chancèle sous la poigne du vigile qui me tire en arrière juste au moment où Dylan, esquissant un de ces sourires-rictus dont lui seul a le secret, se tourne vers la foule et décoche dans le vide un bon coup de pied. Il est peut-être mal rasé, mais il est en forme, le Bob !

Il passera la soirée à sautiller, à tituber, à miauler derrière son clavier comme un vieux chat se tordant au fond de sa gouttière, comme le diablotin foutrement bien sapé qu’il est. Pris dans la foule, je le vois lancer au-dessus de nos têtes un The times they’re a changin’ auquel je ne m’attendais pas – je ne l’espérais plus, cette chanson-là ! Il la construit, l’érige dans l’air libre et nous la catapulte en plein cœur. Je meurs et m’en retourne me coller dans ma rangée, où je resterai debout jusqu’à ce que le rappel m’appelle de nouveau devant la scène.

Le public, décontracté, reçoit avec une relative mais honorable dignité les perles que le Zim enfile dans l’atmosphère. Tutoyant ce monde invisible qui n’appartient qu’à lui, peuplé de monstres du delta et autres folkeux sorciers oubliés, le Maître dans l’ombre de son chapeau noir esquisse les contours de ce riant enfer qui lui sied à ravir. Sur Stuck inside of Mobile, il se déhanche tellement qu’il risque de se désosser : Mobile, ça fait un bail déjà qu’il y est coincé, pourtant la mayonnaise prend tellement qu’elle déborde et m’ensevelit. Le souffle rauque de l’explosion en suspens – l’impeccable voix de grêle qui crève le plafond – ouvre dans le temps une brèche à travers laquelle s’engouffrent les torrents de visions brûlantes, d’ombres parées, de flammes tressées – tout ça nous gicle au visage – c’est si bon : extatique, douloureux, fragile et figé, éminemment paradoxal – fantômes de chair de ténèbres ourlés, exhibant la matière sonore de leurs saignants organes.

John Brown, qui sent bon le Gaslight, tend à quelque-chose qui n’est jamais montré. Comme dans ces vieux tableaux dont un élément nous échappe alors que chaque coup de pinceau semble décrire une courbe parfaite dans la bonne direction : le sublime, je crois. Gracieuse tension à laquelle viendront se suspendre les Carillons de la liberté, envoûtants Chimes of Freedom vibrionnant entre mes tempes, détricotant mes nerfs comme si j’écoutais cette chanson pour la première fois – c’est cela, l’art du Zim. La maîtrise technique au service de l’innovation (j’ai entendu ça dans une pub pour bagnoles). Tout son sens de la séduction : fracturer les cadres du crâne et nous coller une bonne leçon d’intimité. Tour à tour charmant et effrayant, vous clouant sur place comme s’il avait fait ça toute sa vie – ce qui est effectivement le cas, et peu peuvent en dire autant. En phase ascendante, le génie attise dans sa perpétuelle implosion les braises de nos sentiments ravalés.

Sur le grill de Tweedle dee Dee and Tweedle dee Dum, fumant et rougeoyant à souhait, un Dylan électrisant et carrément amphétaminé nous assassine de trilles d’harmonica qui frappent là où ça fait mal, au plus cher de nos viscères tourmentées. Si sa prestation du lendemain sentira agréablement le roussi, celle-ci trépigne et fouette, souffle sur son propre incendie. De même, Highway 61 gronde sur les planches comme une locomotive folle dont le chauffeur roublard, plié en six sur ses dingues cadrans, se complaît dans d’allègres déraillements, terrorisant ses comparses de tournée, enchantant les plus avertis des tympans présents. Il se livre à d’inédites sorcelleries. Le discret Po’ Boy qui suit, balade bluesy moins anecdotique qu’il y paraît, invite à se recueillir sur les stèles anonymes ornant la grand-route pré-citée. Fendu en deux, je m’égare dans les morceaux de moi-même – sujet qui ne s’appartient plus, ouvert aux subtilités de la pièce-maîtresse en train, non seulement de se jouer, mais de se ré-inventer. Never ending tour, le choc d’une rencontre constamment renouvelée, d’autant plus exceptionnelle en ce soir d’avril que son héros brisant le marbre qu’il a lui-même façonné fonce droit aux extrémités de son swing et de son souffle, livrant de renversantes improvisations d’orgue et de gorge pour lesquelles n’importe quel être doué d’une sensibilité un tant soit peu développée devrait assurément – et plutôt mille fois qu’une – se damner.

 

Cette petite mort enchanteresse convoque autour de son flambant foyer – son érection, son effondrement, ce point le plus aigu de la cime où selon les mots de Breton la création et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre – des spectres dont le mariage ne sera jamais consommé. Like a rolling stone, éternellement reprise, couronne l’inconcevable conception, l’acte inachevé dont les fruits insaisissables détonnent comme autant de bombes dans la  chair de nos secrets. Forant les strates successives de notre subconscient, l’increvable Rimbaud du rock renoue et pactise avec les cieux souterrains dont notre siècle frigide voudrait nous détourner. Le point le plus élevé de l’agitation esthétique où dans la bouche de chaque pore le blues renaît. Masters of war aux tripes, nous en sortirons ravis et vaincus, comblés de notre défaite, hypnotisés encore et davantage peut-être – lui, fatigué sans doute, se reposera le lendemain, donnant un très bon concert qui ne saurait rivaliser avec l’exception du 7. Un soir ultime lors duquel le Zim, oiseau bizarre sur ses jambes agiles, intenable, insupportable pour certains, non content d’abolir le temps, transpira les rigoles incendiaires de merveilleux souvenirs à venir…

[Bootleg]

Par Mr. Oyster - Publié dans : Dylanologie - Communauté : Musiques
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